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Faux-bourdons : les fragilités invisibles de la fécondation

Faux-bourdon et vol de fécondation illustrant les facteurs qui influencent la fertilité des mâles et la fécondation de la reine.

Lorsqu’une reine présente des performances décevantes, il faut aussi s’interroger sur les mâles qui l’ont fécondée et sur leurs conditions d’élevage. C’est l’une des conséquences majeures de l’article des vétérinaires Célia Burdin et Béatrice Profit, « Gestion sanitaire des ruches à mâles », publié dans La Santé de l’Abeille, n° 335, septembre–octobre 2026, pages 33 à 46. Leur travail invite à considérer la qualité des reproducteurs comme un élément déterminant de la santé des colonies.

Le premier résultat marquant est qu’une atteinte reproductive peut rester invisible à l’observation du vol. Dans l’expérience de Duay, De Jong et Engels, les faux-bourdons parasités par un seul varroa pendant leur développement produisaient 24 % de spermatozoïdes en moins, alors que leur durée de vol en soufflerie ne différait pas significativement de celle des témoins. Avec deux varroas, la réduction atteignait 45 %, et le temps de vol moyen passait d’environ 6 minutes 48 secondes chez les témoins à 2 minutes 16 secondes. Ces résultats concernent les conditions de cette expérience ; leur enseignement est néanmoins précis : une baisse de qualité reproductive peut précéder une baisse manifeste des performances physiques. Duay, De Jong et Engels, 2002

Cela change la manière d’apprécier une ruche à mâles. Voir sortir de nombreux faux-bourdons renseigne sur leur présence et leur activité. Cela ne suffit pas à connaître la quantité ni la qualité de la semence qu’ils pourront transmettre.

Le deuxième résultat remet en cause l’idée que la compétition entre mâles éliminerait nécessairement les individus infectés. Amiri, Meixner et Kryger ont étudié des fécondations naturelles dans un environnement où le virus des ailes déformées, le DWV, était fortement présent. Parmi 30 reines fécondées, sept présentaient ensuite des charges virales élevées, contre aucune dans les deux groupes témoins. Des traces d’accouplement provenant de mâles fortement infectés confirmaient que ceux-ci avaient réussi à s’accoupler. L’étude apporte ainsi des preuves de transmission lors de fécondations naturelles, au-delà des observations réalisées par insémination artificielle. Amiri, Meixner et Kryger, 2016

On ne peut pas transformer ces sept cas sur trente en taux de contamination applicable à tous les ruchers. Mais la conséquence est importante : la sélection qui s’opère pendant les vols nuptiaux ne constitue pas une garantie sanitaire. Un reproducteur peut être suffisamment performant pour s’accoupler tout en véhiculant un agent pathogène.

La nosémose révèle une troisième fragilité : l’infection peut toucher jusqu’à l’intégrité de l’ADN des spermatozoïdes. L’étude de Borsuk et ses collaborateurs, citée par LSA, a comparé 120 mâles répartis entre un groupe infecté expérimentalement et un groupe témoin. Elle rapporte les résultats suivants :

Paramètre mesuréMâles témoinsMâles infectés par Nosema ceranae
Volume moyen de semence1,18 µL0,37 µL
Concentration en spermatozoïdes10,06 millions/µL4,93 millions/µL
Spermatozoïdes présentant une fragmentation de l’ADN13,56 %48,82 %

Le résultat dépasse donc une simple diminution du volume de sperme. Plusieurs dimensions de sa qualité sont affectées simultanément. L’expérience reste limitée, notamment parce que les deux groupes étaient hébergés dans deux colonies distinctes ; elle ne mesure pas directement le devenir des colonies issues des fécondations. Elle montre cependant pourquoi l’état sanitaire des mâles mérite une attention propre. Borsuk et collaborateurs, 2018

Une grande partie de cette qualité se prépare avant la naissance du mâle. Les travaux de Fisher et Rangel montrent que l’exposition à des cires contaminées pendant le développement peut diminuer la viabilité des spermatozoïdes mesurée à l’âge adulte. Dans leur essai avec l’amitraz, elle était d’environ 80 %, contre 99 % chez les témoins. Ce résultat expérimental ne signifie pas que toute utilisation de ce médicament produit la même baisse : l’exposition étudiée passait par une cire préparée pour l’expérience, et le nombre de colonies était limité. Il établit néanmoins un point essentiel : les conditions d’élevage du couvain peuvent avoir des conséquences reproductives différées. Fisher et Rangel, 2018

La conséquence pratique est d’anticiper la protection des futurs reproducteurs dès leur développement. L’historique des cires, la maîtrise du parasitisme et les conditions d’élevage comptent avant même que les mâles commencent à voler. La lutte contre Varroa doit ainsi poursuivre deux objectifs complémentaires : réduire les dommages du parasite et préserver la fonction reproductrice.

Même la taille du mâle ne résume pas toutes ses qualités. Dans une étude de 2025, McAfee et ses collaborateurs ont constaté que les mâles les plus lourds survivaient mieux à une exposition expérimentale de quatre heures à 42 °C. En revanche, leur masse ne prédisait pas la résistance de leurs spermatozoïdes à la chaleur lors des essais réalisés hors du corps. Une infection expérimentale par le virus de la paralysie aiguë israélienne accentuait également les dommages thermiques sur le sperme. La robustesse du mâle et celle de sa semence sont donc deux caractéristiques qu’il faut distinguer. McAfee et collaborateurs, 2025

Ces recherches conduisent à une lecture plus exigeante de l’article de LSA. Elles justifient une surveillance précoce des colonies éleveuses et une attention portée à l’ensemble des conditions de reproduction. Elles ne permettent toutefois ni d’attribuer toutes les défaillances des reines aux mâles, ni de transformer le calendrier de traitement simulé dans l’article en solution universelle.

L’enseignement que l’on peut en tirer est que la santé apicole doit aussi se juger à la capacité de préparer la génération suivante. Une colonie peut produire des mâles actifs sans que leur aptitude à féconder sainement soit assurée. Évaluer les reproducteurs demande donc de regarder au-delà de leur abondance et de leur vigueur apparente, jusqu’aux conditions dans lesquelles leur semence s’est formée.

Cette responsabilité dépasse la ruche qui les a élevés : les mâles participent à la fécondation de reines provenant d’autres colonies. On peut en déduire que prendre soin d’un rucher à mâles contribue à la qualité sanitaire des fécondations dans son environnement. L’avenir d’une colonie peut ainsi commencer plusieurs semaines auparavant, dans les soins apportés aux futurs pères, parfois dans un autre rucher.

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