Longtemps, une abeille qui propolisait beaucoup était volontiers considérée comme une abeille pénible. Elle collait les cadres, soudait le couvre-cadres et obligeait l’apiculteur à manier davantage le lève-cadres.
Mais la recherche a profondément changé notre regard.
La propolis participe à l’environnement sanitaire du nid et à ce que les biologistes appellent l’immunité sociale. Dès lors, une question mérite d’être posée : en sélectionnant des colonies qui propolisent peu pour faciliter notre travail, avons-nous parfois sélectionné contre une qualité utile aux abeilles ?
La question est d’autant plus intéressante qu’elle rejoint une réflexion plus générale sur la sélection apicole.
Une « bonne » abeille est-elle seulement productive, douce et peu essaimeuse ? Ou devons-nous aussi apprendre à reconnaître les caractères qui contribuent à son autonomie sanitaire, même lorsqu’ils compliquent légèrement notre confort de travail ?
La propolis, bien plus qu’une colle
La propolis est élaborée à partir de résines et d’exsudats végétaux récoltés sur certains bourgeons, feuilles, écorces ou blessures de plantes.
Les abeilles transportent ces matières résineuses jusqu’à la colonie, où elles sont mêlées notamment à de la cire et utilisées pour colmater, consolider, réduire certaines ouvertures et recouvrir des surfaces du nid.
Dans une cavité naturelle, les abeilles peuvent ainsi former sur les parois une véritable enveloppe de propolis.
Cette mince couche résineuse n’est pas un simple travail de maçonnerie.
Elle modifie l’environnement microbiologique dans lequel vivent des dizaines de milliers d’individus entassés dans un espace chaud, humide et riche en matières organiques.
La propolis pourrait donc être considérée moins comme une saleté que les abeilles déposent dans la ruche que comme une partie du système sanitaire qu’elles construisent elles-mêmes.
Une composante de l’immunité sociale
Chez une abeille, l’immunité ne se joue pas uniquement à l’intérieur de son organisme.
La colonie possède également des mécanismes collectifs de défense : comportement hygiénique, évacuation de cadavres, organisation du nid et utilisation de substances végétales aux propriétés biologiques.
C’est ce que les chercheurs regroupent sous la notion d’immunité sociale.
Des travaux menés par Michael Simone, Jay Evans et Marla Spivak ont notamment montré que la présence de résines dans l’environnement de la colonie pouvait être associée à une diminution de la charge bactérienne et à une modification de l’expression de certains gènes impliqués dans l’immunité individuelle.
Cette observation est particulièrement intéressante.
Si l’environnement du nid exerce déjà une partie du travail de protection, chaque abeille peut avoir moins besoin d’activer en permanence certains mécanismes immunitaires coûteux.
Autrement dit, la colonie ne se défendrait pas seulement en combattant les agents pathogènes une fois présents.
Elle aménagerait également son habitat de manière à rendre cet environnement moins favorable à certains d’entre eux.
Propolis et maladies du couvain : des résultats particulièrement intéressants
Des expérimentations concernant Paenibacillus larvae, la bactérie responsable de la loque américaine, ont montré que des colonies disposant d’une enveloppe de propolis présentaient une activité antimicrobienne plus élevée dans la nourriture larvaire et, dans les conditions de l’expérience, moins de signes cliniques après contamination.
Cela ne signifie évidemment pas que la propolis « soigne » la loque américaine.
Une maladie réglementée ou une suspicion clinique exige toujours les mesures sanitaires appropriées.
Mais l’expérience démontre quelque chose de plus subtil : l’environnement propolisé participe aux défenses collectives de la colonie.
Des travaux plus récents ont également étudié des corps de ruche dont les parois internes avaient été volontairement rendues rugueuses afin d’encourager la construction naturelle de l’enveloppe de propolis.
Ces ruches ont effectivement reçu davantage de propolis.
Les chercheurs ont observé plusieurs effets compatibles avec une amélioration de l’homéostasie sanitaire, dont une moindre détection de Melissococcus plutonius dans certaines conditions et des modifications de plusieurs marqueurs immunitaires.
Ces travaux ne démontrent toutefois pas que la propolisation rend une colonie invulnérable ni qu’elle améliore systématiquement sa survie.
La propolis doit être considérée comme une composante du système de défense de la colonie, pas comme une assurance tous risques.
Et Varroa ? Un sujet prometteur, mais gare aux raccourcis
La question devient inévitable : si la propolis possède des propriétés biologiques importantes, agit-elle également contre Varroa destructor ?
Des travaux expérimentaux ont montré que certains constituants de propolis pouvaient affecter les varroas.
Dans des conditions expérimentales, l’exposition à de la propolis a notamment augmenté la mortalité de certains acariens et réduit la proportion d’acariens survivants capables de produire une descendance.
C’est passionnant.
Mais cela ne signifie pas qu’une colonie qui propolise beaucoup est automatiquement une colonie résistante à Varroa.
Les études conduites sur des colonies entières donnent des résultats beaucoup plus nuancés.
La quantité de propolis présente dans une ruche ne permet pas, à elle seule, de prédire son niveau d’infestation.
Il faut donc conserver des caractères distincts dans toute grille de sélection.
VSH, SMR, évolution de l’infestation et propolisation ne sont pas interchangeables.
Une colonie pourrait être fortement propolisante sans présenter un caractère VSH particulièrement élevé, et inversement.
Le grand intérêt d’un programme de sélection moderne consiste précisément à ne pas réduire la résistance sanitaire à un seul mécanisme.
La capacité à propoliser est-elle sélectionnable ?
C’est peut-être la question la plus importante.
Car constater que la propolis est utile ne suffit pas pour en faire un caractère de sélection.
Encore faut-il qu’il existe des différences suffisamment régulières entre colonies et qu’une part de ces différences soit d’origine génétique.
Une étude réalisée sur des abeilles africanisées au Brésil et portant sur 110 reines suivies sur trois générations a estimé l’héritabilité de la production de propolis à 0,66 dans cette population et dans ces conditions expérimentales.
Ce chiffre est intéressant, mais il ne faut surtout pas le transformer en constante universelle.
La même étude montre également que l’emplacement des ruches et la force des colonies influencent fortement la quantité de propolis produite.
La conclusion raisonnable est donc la suivante : la capacité de propolisation comporte vraisemblablement une composante génétique importante, mais son expression dépend aussi fortement de l’environnement.
Toutes les propolis ne sont pas identiques
Nous touchons ici une autre difficulté.
Mesurer seulement le poids de propolis récolté serait très insuffisant.
La composition chimique dépend notamment des ressources végétales disponibles.
Dans une grande partie des zones tempérées européennes, les peupliers constituent une source majeure de résines, mais d’autres plantes peuvent participer à la composition de la propolis : bouleaux, trembles, saules, pins et diverses autres essences selon les régions.
Les recherches européennes montrent même que les abeilles ne semblent pas récolter indistinctement toutes les résines disponibles.
Elles peuvent manifester une certaine sélectivité pour certaines sources végétales.
Deux colonies installées dans des environnements différents pourraient donc produire la même quantité de propolis tout en fabriquant deux matériaux chimiquement assez différents.
Pour une sélection réellement ambitieuse, il faudrait donc distinguer plusieurs dimensions :
- la quantité de résine collectée ;
- la capacité à construire une enveloppe de propolis dans le nid ;
- la régularité de ce comportement ;
- la disponibilité locale des ressources végétales ;
- et, pour des programmes avancés, la composition chimique du matériau.
Une analyse de laboratoire ponctuelle pourrait, par exemple, caractériser les polyphénols, certains flavonoïdes ou le profil chimique d’une propolis provenant de familles particulièrement intéressantes.
Comment évaluer la propolisation au rucher ?
C’est probablement ici que le sujet devient réellement exploitable par l’apiculteur.
Il est possible de construire un protocole beaucoup plus objectif que le traditionnel : « cette ruche colle énormément ».
1. Mesurer l’enveloppe de propolis
Une méthode utilisée dans des travaux scientifiques récents consiste à photographier les quatre parois intérieures du corps de ruche.
Chaque paroi est ensuite évaluée selon la proportion de surface recouverte de propolis.
L’échelle utilisée va de 1 à 10 :
- 1 : environ 0 à 10 % de surface couverte ;
- 2 : 10 à 20 % ;
- 3 : 20 à 30 % ;
- et ainsi de suite ;
- 10 : 90 à 100 %.
Les résultats des quatre parois sont ensuite moyennés pour obtenir un profil de propolisation de la colonie.
Cette méthode a un immense avantage : elle transforme une impression subjective en observation archivable.
2. Utiliser une grille standardisée
Une seconde mesure pourrait consister à installer exactement le même type de grille à propolis dans toutes les colonies testées, pendant la même période.
Après une durée déterminée, la propolis est récupérée puis pesée.
On pourrait ainsi enregistrer :
- la masse de la grille vide ;
- la date de pose ;
- la date de retrait ;
- la masse de propolis obtenue ;
- la force estimée de la colonie ;
- le rucher ;
- les conditions particulières de la période.
3. Corriger par la force de la colonie
Comparer 80 grammes produits par une colonie occupant dix cadres à 60 grammes produits par une colonie occupant cinq cadres serait trompeur.
La force de la colonie influence sa capacité à mobiliser des butineuses spécialisées dans la collecte de résine.
Il serait donc judicieux de conserver à la fois la quantité brute et un indice contextualisé tenant compte de la force estimée de la colonie et de la durée du test.
Cet indice resterait un indicateur phénotypique.
Il ne constituerait pas, à lui seul, une valeur génétique.
4. Répéter l’évaluation
Une bonne sélection ne devrait jamais reposer sur une seule mesure.
La disponibilité des résines varie avec la saison, la météo, la végétation et probablement avec l’état de la colonie.
Une famille intéressante devrait donc être observée plusieurs fois et, idéalement, sur plusieurs générations.
Proposition Mouchamiel : un profil propolis en quatre dimensions
Plutôt que de fabriquer immédiatement une note globale sur 100, il serait probablement plus prudent de conserver quatre dimensions séparées.
Enveloppe
Photographie des quatre parois et estimation du pourcentage de couverture.
Collecte
Masse déposée sur une grille standardisée pendant une durée connue.
Régularité
Répétition du test dans le temps.
Contexte
Force de la colonie, saison, rucher et ressources végétales.
Une colonie pourrait ainsi être fortement collectrice mais construire une enveloppe médiocre, ou présenter un comportement remarquablement constant avec une production seulement moyenne.
Cette lecture est bien plus informative qu’une simple mention « propolise beaucoup ».
BeeNode Sélection pourrait-il mesurer ce caractère ?
Oui, et la propolisation est même un excellent exemple de caractère qui n’exige pas nécessairement davantage d’électronique.
Un module d’Apisphère ou de BeeNode Sélection pourrait simplement guider l’apiculteur :
- identifier la colonie ;
- photographier les quatre parois selon le même cadrage ;
- enregistrer la date ;
- associer la grille de test ;
- saisir son poids au retrait ;
- enregistrer la force de la colonie ;
- comparer les résultats dans le temps.
À terme, une analyse d’image pourrait estimer automatiquement le pourcentage de surface propolisée.
L’apiculteur conserverait la possibilité de valider ou corriger cette lecture.
La technologie ne créerait donc pas le caractère.
Elle rendrait simplement son observation plus objective, plus comparable et surtout mémorisable.
Une ruche pourrait même favoriser la propolisation
La structure intérieure de la ruche elle-même joue un rôle.
Des travaux récents sur des corps de ruche à parois internes rugueuses ont montré que cette rugosité stimulait nettement davantage le dépôt de propolis que les parois conventionnelles lisses.
Cela rejoint ce que l’on observe dans les cavités naturelles.
Un tronc d’arbre n’offre pas aux abeilles quatre magnifiques panneaux rabotés sortis d’atelier.
Nous avons donc peut-être créé, avec certaines ruches extrêmement lisses, un habitat très pratique pour l’apiculteur mais moins stimulant pour la construction de l’enveloppe résineuse naturelle.
L’idée ne consiste pas à transformer chaque ruche en râpe à fromage.
Elle invite simplement à réfléchir au rapport entre architecture du logement et comportement sanitaire de la colonie.
La propolis en images
Certains comportements prennent immédiatement une autre dimension lorsqu’on les observe.
Pour prolonger cette réflexion, cette courte vidéo permet de replacer la propolis dans la vie concrète de la colonie et complète utilement la réflexion sur sa place dans nos critères de sélection :
Avons-nous sélectionné contre la propolis ?
La question est volontairement provocatrice.
Il serait excessif d’affirmer que des décennies de sélection ont systématiquement éliminé ce caractère.
Mais l’histoire de l’apiculture montre bien que la propolisation abondante a souvent été considérée comme un défaut de manipulation.
Une ruche qui colle les doigts, les cadres et le couvre-cadres est moins agréable à travailler.
Cette préférence humaine peut nécessairement influencer nos choix de reproductrices.
Or nous découvrons aujourd’hui que ce caractère parfois gênant participe aussi à l’environnement sanitaire du nid.
Ce que nous avons parfois considéré comme un défaut de l’abeille était peut-être simplement une qualité qui ne nous arrangeait pas.
Cette réflexion dépasse largement la propolis.
Elle nous oblige à revenir à la question fondamentale de toute sélection :
sélectionnons-nous ce qui facilite la vie de l’abeille, ce qui facilite notre travail, ou cherchons-nous un compromis entre les deux ?
Faut-il donc sélectionner des abeilles fortement propolisantes ?
La réponse mérite davantage de finesse qu’un oui ou un non.
La propolisation présente suffisamment d’intérêt biologique et suffisamment de variation entre colonies pour mériter d’être observée.
Les données disponibles indiquent également qu’une composante génétique existe.
Mais ce caractère ne doit pas devenir une nouvelle obsession venant remplacer les précédentes.
Une colonie qui propolise admirablement mais qui est extrêmement agressive, essaime sans cesse ou présente une mauvaise dynamique sanitaire ne devient pas automatiquement une excellente reproductrice.
Comme pour le VSH, la production de miel, la douceur, l’hivernage ou l’autonomie alimentaire, la véritable question reste celle de la combinaison des caractères.
Un critère de sélection à redécouvrir
La propolis mérite probablement de retrouver une place dans la sélection apicole.
Non comme une simple production commerciale supplémentaire.
Non comme un médicament miracle.
Et certainement pas comme un substitut au suivi sanitaire.
Mais comme l’expression d’un comportement ancien : celui d’une colonie capable d’aller chercher dans son environnement végétal les matériaux avec lesquels elle construit une partie de ses propres défenses.
À l’heure où nous cherchons des abeilles plus autonomes, plus résilientes et mieux adaptées à leur milieu, il serait paradoxal de continuer à ignorer cette aptitude simplement parce qu’elle colle un peu aux doigts.
Peut-être faut-il donc regarder différemment la prochaine ruche qui résiste au lève-cadres.
Elle ne nous rend peut-être pas la visite facile.
Mais elle est peut-être en train de nous montrer quelque chose.
Références scientifiques
Simone M., Evans J.D., Spivak M. (2009). Resin collection and social immunity in honey bees. Evolution, 63(11), 3016–3022.
Borba R.S. et coll. (2017). Propolis envelope in Apis mellifera colonies supports honey bees against the pathogen Paenibacillus larvae. Scientific Reports.
Shanahan M., Simone-Finstrom M., Tokarz P., Rinkevich F., Read Q.D., Spivak M. (2024). Thinking inside the box: Restoring the propolis envelope facilitates honey bee social immunity. PLOS ONE.
Simone-Finstrom M. et coll. (2015). Seasonal benefits of a natural propolis envelope to honey bee immunity and colony health. Journal of Experimental Biology.
Faquinello P. et coll. (2013). Genetic parameters for five traits in Africanized honeybees using Bayesian inference. Genetics and Molecular Biology.
Dezmirean D.S., Paşca C., Moise A.R., Bobiş O. (2021). Plant Sources Responsible for the Chemical Composition and Main Bioactive Properties of Poplar-Type Propolis. Plants.
Les résultats expérimentaux cités décrivent des effets observés dans des conditions déterminées. Ils ne permettent pas de considérer la propolis comme un traitement vétérinaire ni de remplacer les mesures de surveillance, de prévention ou de traitement réglementaire des maladies et parasites des abeilles.




