Élever des reines n’est pas un geste anodin : c’est une succession de décisions techniques où la cohérence et le timing priment sur le folklore.
Pour un apiculteur de montagne, où la fenêtre météo se réduit parfois à quelques jours par saison, cette précision devient une condition de réussite.
Deux outils permettent de structurer cette démarche : le Cupularve, qui permet à la reine de pondre directement dans des cupules artificielles, et le plateau Cloake, destiné à basculer une colonie entre starter et finisseur en un seul geste.
Contrairement à ce que pensent certains, ces deux outils ne se superposent pas : ils s’assemblent.
Le Cupularve fournit les larves parfaitement jeunes, sans aucun greffage.
Le Cloake fournit la dynamique d’acceptation, sans déplacer de cadres.
Le Cupularve : obtenir des larves toutes du même âge, sans greffage
Le Cupularve (ou Cupkit Nicot) est un cadre pondoir dans lequel la reine est temporairement enfermée pour pondre directement dans des cupules en plastique.
Trois jours plus tard, ces cupules contiennent des larves très jeunes, toutes du même âge, prêtes pour l’élevage… sans la moindre manipulation de larve.
Ses atouts sont clairs :
- aucun greffage → zéro risque de casser une larve fragile ;
- larves synchrones, toutes issues de la même génétique ;
- grande homogénéité des cellules royales ;
- méthode très utile quand les conditions météo imposent d’être rapide et efficace.
Le Cupularve ne fabrique pas de “meilleures” reines par magie, mais il permet d’éviter les erreurs humaines — ce qui, en altitude, fait souvent la différence entre un élevage réussi et un échec.
Le plateau Cloake : transformer une colonie en starter/finisseur en quelques secondes
Le plateau Cloake, inventé par Harry Cloake, est un dispositif qui permet de transformer une ruche forte en :
- starter (orphelin temporaire),
- finisseur (colonie reconstituée riche en nourrices),
… sans devoir secouer des cadres d’une ruche vers une autre.
Il repose sur trois éléments :
- une grille à reine,
- une entrée haute et une entrée basse,
- une plaque coulissante qui, insérée, coupe la colonie en deux.
Plaque insérée → orphelinage partiel
Les nourrices convergent vers la barrette d’élevage et déclenchent un comportement de starter très puissant.
Plaque retirée → colonie reconstituée
Les nourrices reprennent leur organisation normale et nourrissent les cellules jusqu’à operculation : c’est le finisseur.
Cette méthode limite les manipulations, maintient la cohésion de la colonie et s’adapte parfaitement aux ruchers de montagne où chaque ruche compte.
Cupularve + Cloake : une combinaison cohérente et redoutablement efficace
Les deux outils ne font pas la même chose, mais s’imbriquent parfaitement :
- Le Cupularve fournit les larves, toutes du même âge, sans greffage.
- Le Cloake fournit le starter et le finisseur, au moment exact où les conditions météo s’y prêtent.
Le Cloake gère la physiologie collective de la ruche.
Le Cupularve gère la précision biologique et l’homogénéité des larves.
En altitude, cette complémentarité devient une arme stratégique : chaque fenêtre météo, même minuscule, devient exploitable.
Chronologie de travail (simple, reproductible, sans greffage)
J-3 à J-1 – Préparation
• Choisir une colonie très forte1
• Installer le plateau Cloake
• Vérifier l’abondance de nourrices2
Encadré pédagogique
Que mettre exactement dans la partie haute du plateau Cloake ?
La partie haute n’est pas un simple étage de ruche : c’est un starter biologique conçu pour attirer et concentrer les nourrices avant le greffage.
Pour que le système Cupularve + Cloake fonctionne comme une mécanique fine, la composition du haut doit être pensée avec précision.1. Couvain ouvert (élément essentiel)
Place 1 à 2 cadres de couvain ouvert, contenant des larves de 1 à 4 jours.
Ce couvain émet une phéromone puissante qui attire immédiatement les nourrices.
Elles montent pour nourrir, chauffer et maintenir la zone, ce qui crée un environnement idéal pour lancer des cellules royales.2. Pollen (la protéine du starter)
Ajoute un cadre riche en pollen.
Le pollen active les glandes hypopharyngiennes des nourrices, indispensables à la production de gelée royale.
Un starter sans pollen perd en qualité et en régularité.3. Miel (l’énergie immédiate)
Prévois un cadre de miel ou de réserves.
Le miel assure l’autonomie énergétique de la partie haute, évite les allers-retours vers le bas, et stabilise la température.4. Un cadre bâti (espace de circulation)
Insère un cadre bâti vide ou légèrement travaillé.
Ce volume libre permet aux abeilles de circuler, ventiler, organiser le stockage et maintenir la dynamique thermique.5. Le futur cadre d’élevage (Cupularve)
Tu peux l’installer dès J-1 ou juste après l’insertion de la plaque métallique.
L’essentiel est qu’il arrive dans un environnement saturé de nourrices, chaud et riche en protéines.
🔶 Comment attire-t-on les abeilles du bas vers le haut ?
L’attraction n’est pas un hasard.
Elle repose sur un duo simple :• Le couvain ouvert attire les nourrices
• Les réserves (pollen + miel) les retiennentEn trois jours, la partie haute devient naturellement un bloc compact de jeunes abeilles productrices de gelée royale.
🔶 Et la reine dans tout ça ?
La reine ne “choisit” pas de rester en bas.
Elle y est maintenue physiquement grâce à la grille à reine du plateau Cloake, installée dès J-3.
Les nourrices, plus petites et agiles, passent au travers et montent sans difficulté vers le couvain ouvert.Cette séparation forcée permet :
• d’éviter que la reine monte dans le haut,
• de préparer une zone haute qui deviendra immédiatement orpheline au cloisonnement,
• de garantir un surplus de nourrices disponibles au moment du greffage.
🔶 Résultat obtenu le jour J
Quand tu insères la plaque métallique :
• la partie haute est déjà chaude, dense et riche en nourrices,
• la reine est confinée en bas,
• la dynamique d’orphelinage est immédiate,
• le cadre Cupularve est reçu dans les meilleures conditions possibles.C’est cette préparation de J-3 à J-1 qui transforme un simple plateau Cloake en une machine à élever des reines régulières, belles et bien nourries.
J0 – Cadre pondoir (Cupularve)
Le cadre Cupularve ne se prépare pas sur la colonie équipée du plateau Cloake.
Il se prépare dans la colonie dont tu veux reproduire la génétique, c’est-à-dire la reine sélectionnée selon tes critères (douceur, VSH, productivité, rusticité, etc.).
Cette colonie peut être — et est souvent — différente de la colonie qui portera le plateau Cloake.
Étapes :
• Introduire la reine choisie dans le Cupularve au moyen de la cage interne prévue à cet effet.
• Laisser la reine pondre dans les cupules pendant 8 à 24 heures.
Ce temps suffit pour qu’elle dépose des œufs frais, homogènes, d’âge connu.
• Libérer la reine une fois la ponte jugée satisfaisante.
À ce stade, aucun greffage :
les œufs fraîchement pondus sont encore trop jeunes.
Le cadre pondoir restera dans cette colonie jusqu’à l’âge larvaire optimal.
J1 à J3 – Développement des larves
• Les œufs deviennent des larves très jeunes (< 24 h)
• Les cupules sont laissées en place jusqu’au 3ème jour
J3 – Démarrage de l’élevage
• Récupérer les cupules contenant les larves synchrones3
• Fixer les cupules sur les barrettes d’élevage
• Introduire les barrettes dans la partie supérieure du plateau Cloake
• Insérer la plaque → mode starter
• Les nourrices affluent sur les cupules4
J4 – Passage en finisseur
• Vérifier l’acceptation5
• Retirer la plaque → colonie reconstituée
• L’élevage se poursuit naturellement
J4 à J11 – Élevage complet
• Bonne météo, entrée de nectar ou sirop léger
• Pas de vibrations ni de secousses
• Observation régulière
J9 – Pose des bigoudis (moment exact)
C’est le moment le plus sûr pour installer les bigoudis :
• J9 = 5 jours après le greffage réel (J3) → début de la pré-nymphe.
À ce stade :
– la gelée royale est abondante,
– les cellules sont operculées ou en voie de l’être,
– les abeilles peuvent détruire ou étirer une cellule mal formée,
– mais la reine vierge n’est pas encore prête à émerger.
Les bigoudis protègent contre :
– destruction des cellules par des ouvrières zélées,
– écrasement accidentel,
– bataille / cannibalisme entre cellules une fois operculées,
– risques lors du transport.
👉 on pose les bigoudis J9, pas avant, pas après.
J10 à J11 – Option “couveuse”
C’est ici que tu expliques précisément quand et pourquoi :
À partir du moment où les cellules sont operculées (entre J9 et J10), tu peux :
• Laisser en finisseur jusqu’à l’émergence,
• ou placer en couveuse à 35°C (±0,5) avec hygrométrie correcte (60–75%).
Pourquoi choisir la couveuse ?
– Maîtrise totale du timing d’émergence,
– Sécurité maximale (pas d’accident dans la ruche),
– Égalisation thermique,
– Travail plus propre pour l’introduction ou la banque à reines.
👉 Transfert en couveuse possible dès J10, idéalement entre J10 et J11.
J11 – Récolte
• Les cellules sont prêtes pour :
– la couv1stitution d’une banque à reines.
Fenêtre météo utile
Un élevage réussi exige :
• > 15°C
• 48 h de stabilité
• un léger flux de nectar
• vent modéré
Le plateau Cloake est précieux parce qu’il permet de déclencher le starter pile au moment où la fenêtre météo s’ouvre, sans devoir manipuler trois colonies.
Saison conseillée
• Plaine : mi-avril → juillet
• Montagne (900–1200 m) : fin mai → mi-juillet
• Fenêtre optimale : juste après une miellée stable (pissenlit, fruitiers tardifs, acacia montagnard)
Pourquoi cette méthode est idéale en montagne ?
Parce que :
• la météo est imprévisible
• les créneaux favorables sont très courts
• la colonie ne doit pas être affaiblie
• la sélection génétique exige des larves homogènes
• chaque série compte
Avec Cupularve + Cloake, l’apiculteur gagne en contrôle, en régularité et en efficacité — sans multiplier les colonies ni les manipulations inutiles.
- Choisir une colonie très forte : une colonie est considérée comme très forte lorsque, en pleine saison, elle occupe au minimum 8 à 10 cadres d’abeilles, avec une densité telle que les abeilles couvrent non seulement les têtes de cadres mais forment une nappe compacte entre eux.
Une colonie très forte présente également :
• au moins 5 cadres de couvain dont 2 à 3 cadres de couvain ouvert riche en larves et œufs — indicateur direct de la présence massive de nourrices ;
• une activité d’entrée intense, régulière, avec un flux constant de butineuses ;
• une température interne stable (au toucher sur le couvre-cadres ou au ressenti en ouvrant la ruche).
À l’inverse, une colonie qui “sonne creux”, avec des espaces vides entre cadres ou un couvain épars, ne doit jamais être utilisée comme base pour un élevage de reines ↩︎ - Vérifier l’abondance de nourrices : les nourrices sont les abeilles âgées de 5 à 12 jours, reconnaissables à leur abdomen légèrement gonflé, leur comportement calme et leur présence massive sur le couvain ouvert.
Pour un œil exercé, l’abondance se détecte par :
• une forte densité d’abeilles sur les cadres de couvain ouvert, souvent si compacte que l’on doit les écarter délicatement pour apercevoir les larves ;
• des cellules brillantes, bien hydratées, signe d’un apport de gelée royale abondant ;
• un couvain ouvert très homogène et régulier, indicateur que la colonie possède un volant de nourrices excédentaire ;
• un comportement “bouchon de cire” : les nourrices comblent immédiatement le vide lorsqu’on écarte deux cadres, preuve d’une population jeune très dense.
En pratique, une colonie adaptée à un élevage (Cloake ou autre méthode) doit présenter 2 à 3 cadres massivement couverts de nourrices, autour d’un couvain ouvert riche et non perforé. ↩︎ - Larves synchrones : expression utilisée pour désigner un ensemble de larves ayant exactement le même âge biologique, c’est-à-dire issues d’œufs pondus dans la même fenêtre de temps (souvent 8 à 24 h).
Avec le Cupularve, la reine est enfermée sur une surface de ponte artificielle et ne peut pondre que dans les cupules prévues ; l’heure d’introduction et de libération de la reine permet de connaître précisément l’âge des œufs puis des larves.
Trois jours après la ponte, toutes les larves sont alors au même stade de développement, ce qui garantit une homogénéité dans :
• l’acceptation par les nourrices ;
• la quantité de gelée royale donnée ;
• la vitesse de construction des cellules ;
• la qualité finale des reines.
Des larves hétérogènes (âges différents) conduisent au contraire à une série irrégulière, certaines cellules étant suralimentées, d’autres négligées ou éliminées. ↩︎ - Les nourrices affluent sur les cupules : ce phénomène correspond au regroupement massif des jeunes abeilles (1 à 12 jours) autour des cellules artificielles lors de la phase “starter”. Elles sécrètent la gelée royale nécessaire au développement des futures reines.
Dans un starter obtenu via plateau Cloake, la densité de nourrices est naturellement élevée car la plaque d’obturation coupe temporairement la communication phéromonale avec la reine.
Pour garantir une alimentation optimale et éviter la dilution des soins, il est recommandé de ne pas dépasser 15 à 20 cupules par série dans un starter opéré avec un Cloake.
La limite haute dépend de la force de la colonie : une ruche extrêmement populeuse peut monter jusqu’à 30 cupules, mais au-delà, la qualité de l’élevage (quantité de gelée, vitesse d’operculation, homogénéité) tend à se dégrader. ↩︎ - Vérifier l’acceptation : cela consiste à contrôler si les nourrices ont commencé à bâtir et nourrir les cellules royales autour des larves greffées. Une cupule acceptée présente une amorce bien tirée, de forme cylindrique ou légèrement en goutte, brillante, avec un bord fraîchement modelé en cire. On observe souvent une fine couche de gelée royale au fond de la cellule, signe que les nourrices ont commencé l’alimentation.
À l’inverse, une cupule rejetée reste vide, sèche ou à peine touchée. Elle peut être retirée, polie, ou laissée “nue” sans construction. Dans certains cas, la larve greffée a été retirée par les abeilles (fond nettoyé).
Un taux d’acceptation satisfaisant pour une colonie en bon état se situe entre 70 % et 90 %. En dessous de 50 %, il faut suspecter un problème : larves trop âgées, greffage imparfait, colonie faiblement stimulée ou conditions météo défavorables. ↩︎
- euse,
– les bigoudis (si ce n’est pas déjà fait),
– l’introduction en nucléi,
– ou la con[↩]




