Nous connaissons le venin par la piqûre. Mais, pour l’abeille, son rôle pourrait aller bien au-delà de la défense contre les intrus. Présent à la surface des ouvrières, il participerait à leur protection extérieure. Des recherches éclairent cette fonction discrète et la manière dont Varroa peut la compromettre.
Au rucher, le venin se rappelle parfois à notre souvenir avec une efficacité remarquable. Un gant mal ajusté, un geste maladroit, et la conversation devient immédiatement très concrète.
Pourtant, regarder le venin uniquement depuis notre peau laisse de côté une question essentielle : à quoi sert-il dans la vie quotidienne des abeilles, lorsqu’elles ne nous piquent pas ?
Cette question ouvre une autre histoire. Celle d’une substance qui pourrait contribuer à protéger l’abeille sur son propre corps.
Des traces de venin sur les abeilles et les rayons
Dès 2011, une étude consacrée à plusieurs espèces du genre Apis examinait la présence de peptides du venin sur la cuticule — l’enveloppe extérieure de l’insecte — et sur la cire des rayons. Les chercheurs proposaient une fonction sanitaire : ces substances, dont certaines possèdent des propriétés antimicrobiennes, pourraient participer à la protection des abeilles et de leur milieu de vie.
La présence de ces composés constituait un indice ; elle ne suffisait pas à mesurer leur contribution réelle à la santé d’une colonie. Mais elle invitait déjà à élargir notre regard sur le venin.
Pour l’apiculteur, cette perspective est stimulante. Nous observons les réserves, le couvain, la population et les parasites. Une partie de la protection des abeilles pourrait aussi se jouer à une échelle invisible à l’œil nu, sur la surface même de leur corps.
Une toilette qui pourrait répartir le venin
Une étude publiée le 20 août 2025 dans Scientific Reports, par Michelina Pusceddu et ses collègues, apporte de nouveaux éléments.
Les chercheurs ont détecté de la mélittine, un constituant majeur du venin, à la surface des nourrices et des butineuses. Lorsque la sortie du dard était bloquée expérimentalement, cette présence n’était plus détectée, même chez les abeilles côtoyant des ouvrières non bloquées.
Ces résultats soutiennent une origine individuelle du dépôt. L’autotoilettage serait le moyen probable de le répartir : une toilette dont la fonction pourrait dépasser le simple nettoyage.
Varroa affaiblirait aussi cette défense extérieure
Autre résultat : les ouvrières parasitées pendant leur développement nymphal présentaient moins de mélittine sur leur corps que les témoins. Les auteurs concluent également à une production de mélittine affectée par Varroa.
Lors d’essais distincts en laboratoire, l’application de venin réduisait l’activité des acariens. Cela suggère une fonction défensive, sans démontrer l’efficacité d’un traitement au venin dans la ruche.
La portée apicole est là : le parasite pourrait compromettre une composante de la protection extérieure de son hôte. Une défense moins visible qu’un comportement d’épouillage, mais qui mérite désormais d’être étudiée avec lui.
Ce que cela change dans notre regard au rucher
Ces travaux ne fournissent pas une nouvelle recette à appliquer aux colonies. Ils donnent surtout de meilleures questions à poser.
Quelle importance cette protection a-t-elle dans une colonie vivant normalement ? Comment varie-t-elle au cours de la vie d’une ouvrière ? Quelles interactions entretient-elle avec les autres moyens de défense des abeilles ?
Ils invitent également à examiner la récolte du venin sous un angle supplémentaire : si cette substance remplit des fonctions pour l’abeille elle-même, l’évaluation des prélèvements devrait pouvoir en tenir compte. C’est une question de recherche, pas la démonstration d’un dommage.
Nous parlons volontiers du venin pour ce qu’il pourrait apporter aux humains. Le considérer d’abord comme une ressource biologique de l’abeille remet les priorités dans le bon ordre.
La prochaine fois qu’une ouvrière fera sa toilette sur un cadre, nous n’y verrons peut-être plus tout à fait le même geste. Derrière cette scène ordinaire se cache peut-être une partie de sa protection.
Références
- Baracchi D., Francese S., Turillazzi S., 2011. Beyond the antipredatory defence: honey bee venom function as a component of social immunity. Toxicon. Notice scientifique sur PubMed.
- Pusceddu M. et coll., 2025. Varroa destructor weakens the external immunity of western honey bees by impairing melittin production. Scientific Reports, 15, 30623. Article en accès libre.




