Depuis quarante ans, Varroa destructor est le grand méchant loup de l’apiculture européenne.
On s’est habitué à vivre avec lui, à le surveiller, à le contenir, à le combattre. Presque une routine.
Mais une autre ombre approche, plus rapide, plus agressive, et sans doute plus dévastatrice : Tropilaelaps sp.
Pour faire simple :
si Varroa est un marathonien, Tropilaelaps est un sprinter affamé.
Et les apiculteurs européens n’ont pas encore enfilé leurs chaussures.
Qu’est-ce que Tropilaelaps ?
Tropilaelaps est un genre d’acariens parasites de l’abeille, longtemps cantonné à l’Asie du Sud-Est.
Plusieurs espèces existent (T. clareae, T. mercedesae…), toutes réglementées comme parasites de quarantaine.
Origines connues :
Inde, Thaïlande, Indonésie, Papouasie, sud de la Chine.
Problème :
leur zone de présence progresse. Et l’Europe est en première ligne.
Pourquoi ?
Parce que les échanges mondiaux de reines, paquets d’abeilles et matériels apicoles n’ont jamais été aussi intenses… et que les frontières sanitaires n’arrêtent pas un acarien de 0,8 mm.
Pourquoi Tropilaelaps est beaucoup plus inquiétant que Varroa
1. Une reproduction en accéléré
Cycle varroa : environ 12 jours.
Cycle Tropilaelaps : 7 à 9 jours.
Résultat :
la population explose à une vitesse telle qu’une colonie peut atteindre un seuil critique en quelques semaines.
En trois mois, une ruche mal surveillée peut littéralement imploser.
2. Un parasite qui… court
Oui, littéralement.
Varroa se déplace lentement, collé aux abeilles comme un petit crabe.
Tropilaelaps, lui, court dans la ruche, colonise les cadres, plonge dans les cellules.
Il se déplace tellement vite que certains traitements de contact deviennent inefficaces : l’acarien ne reste jamais assez longtemps au même endroit.
3. Une dépendance totale au couvain
Contrairement à Varroa, Tropilaelaps ne peut pas se nourrir durablement sur les abeilles adultes.
Il doit impérativement rejoindre une larve… sinon il meurt en 1 à 2 jours.
Cela donne un talon d’Achille potentiel :
toute rupture de ponte fait s’effondrer la population.
Mais cela signifie aussi que les colonies à ponte continue1 (transhumance, nourrissement, climat doux) sont extrêmement vulnérables.
4. Des dégâts beaucoup plus rapides
Les symptômes observés en Asie sont sévères :
- couvain perforé, irrégulier, affaissé,
- abeilles malformées, atrophiées, rampantes,
- mortalité larvaire massive,
- baisse brutale de population,
- effondrement de la colonie en 4 à 8 semaines.
En termes nets :
Tropilaelaps fait en deux mois ce que Varroa fait parfois en deux ans.
Pourquoi l’Europe n’est pas prête
Nos traitements sont calibrés pour Varroa… pas pour Tropilaelaps
- Les lanières classiques (amitraz, fluvalinate) ne sont pas conçues pour un acarien hypermobile.
- Les acides organiques, efficaces contre varroa, perdent leur efficacité si la colonie a beaucoup de couvain… ce qui est précisément ce que Tropilaelaps recherche.
Nos programmes de sélection génétique sont centrés sur Varroa
Nous avons mis des décennies à sélectionner :
- VSH,
- hygiène du couvain,
- comportements de morsure,
- caractéristiques Buckfast, Caucasica, locales…
Mais Tropilaelaps demande :
- un VSH ultra-rapide,
- une hygiène plus agressive encore,
- la capacité à interrompre la ponte naturellement,
- des colonies capables d’assainir le couvain en continu.
La génétique européenne doit se préparer autrement.
Absence de surveillance spécifique
Tropilaelaps n’a pas la même signature visuelle que Varroa.
Il faut des méthodes spécifiques :
tamisage, pièges rapides, observation du couvain perforé, débris secs au fond des ruches.
Aujourd’hui, l’Europe n’a aucun protocole harmonisé.
C’est l’aveuglement volontaire avant la tempête.
Est-ce que Tropilaelaps va arriver en Europe ?
Les experts répondent tous la même chose :
Ce n’est pas une question de “si”. C’est une question de “quand”.
Les vecteurs d’introduction sont déjà là :
- flux de reines depuis le Moyen-Orient,
- commerce non déclaré,
- matériel d’occasion,
- réchauffement climatique.
Un seul foyer, et le parasite peut se propager en silence pendant plusieurs mois avant d’être détecté.
Comment se préparer dès maintenant ?
1. Miser sur la génétique – la seule solution durable
Les stratégies chimiques ralentissent.
La génétique résout.
Il faut développer des lignées :
- très hygiéniques2,
- résistantes à la rupture de couvain3,
- VSH expressif,
- adaptées aux climats difficiles (montagne, zones froides),
- capables de maintenir un couvain sain sous forte pression parasitaire.
Bref, un programme national de sélection, organisé, structuré, connecté à l’Europe.
Exactement ce que tente de faire émerger un nouveau réseau d’éleveurs et de sélectionneurs français.
2. Adapter les pratiques apicoles
- Encourager les ruptures de ponte ponctuelles,
- tester des protocoles d’encagement des reines,
- éviter les colonies en stimulation permanente,
- surveiller davantage le couvain suspect.
3. Mettre en place une surveillance dédiée
Cela implique :
- des apiculteurs formés,
- des GDSA alertes,
- des laboratoires capables de diagnostiquer rapidement,
- un réseau d’observation type COLOSS à l’échelle nationale.
Conclusion : l’apiculture doit changer de vitesse
Tropilaelaps n’est pas un clone de Varroa.
C’est une nouvelle génération de parasite, taillée pour les systèmes apicoles modernes, rapides, continus, globalisés.
La meilleure défense sera :
- une sélection génétique ambitieuse,
- un réseau d’éleveurs structuré,
- une surveillance rigoureuse,
- et une apiculture capable de s’adapter aux cycles de ponte.
Autrement dit :
la résistance doit devenir un projet collectif, bien avant que le parasite n’entre en Europe.
- La “ponte continue” apparaît lorsque la colonie perçoit une abondance durable. La transhumance enchaîne les miellées et entretient le signal de ressources ; le nourrissement imite une rentrée de nectar ou de pollen ; un climat doux brouille l’arrêt saisonnier. Dans ces trois cas, la reine maintient la ponte car les abeilles interprètent l’environnement comme favorable à l’élevage du couvain. ↩︎
- Il s’agit de colonies capables de détecter rapidement les larves ou nymphes mortes, malades ou parasitées, puis de les désoperculer et de les évacuer avant que l’infection ou le parasite ne se propage. Un haut niveau d’hygiène limite naturellement la croissance des populations de varroas et réduit aussi l’impact des virus associés. C’est une forme d’immunité comportementale, sélectionnable et mesurable. ↩︎
- Certaines colonies gèrent mieux les périodes sans couvain causées par le climat (froid, altitude, sécheresse) ou par des stress sanitaires. Ces colonies redémarrent plus vite, maintiennent une cohésion sociale élevée malgré l’interruption et évitent les dérives : nourrices désorganisées, baisse des phéromones, pertes de population, opportunité pour les parasites. Une bonne résistance à la rupture de couvain est un caractère clé en montagne : elle conditionne la capacité à encaisser un printemps capricieux sans s’effondrer. ↩︎




