
Histoire vraie d’une crise sanitaire — et d’une solution que la pharmacie n’a jamais fournie.
Au début du XXᵉ siècle, l’apiculture britannique s’effondre.
Le responsable est minuscule, invisible à l’œil nu, tapi dans la trachée des abeilles : Acarapis woodi.
L’acariose trachéale décime les ruches sans remède connu.
En quelques années, certaines régions d’Angleterre affichent 90 % de pertes.
C’est un effondrement, un vrai, un de ceux qui vident un pays de ses butineuses.
Dans ce paysage de ruines apicoles, un jeune moine bénédictin, Karl Kehrle, futur Père Adam, observe l’hécatombe depuis le rucher de l’abbaye de Buckfast.
Chez lui aussi, les ruches meurent les unes après les autres.
Les traitements ?
Il n’y en a pas.
La recherche vétérinaire ?
Quasi inexistante.
Les solutions miracles ?
De bonnes intentions, rien de plus.
La catastrophe semble totale.
C’est précisément là que le Père Adam décide de faire quelque chose d’inouï pour l’époque.
Une intuition simple mais révolutionnaire : si une population meurt, c’est que sa génétique n’est pas adaptée
Plutôt que de se lamenter ou d’espérer un traitement venu du ciel, il commence par étudier les rares colonies survivantes.
Elles sont souvent peu productives, parfois agressives, mais elles ont un atout précieux : elles ne succombent pas à l’acarien.
Le jeune moine comprend ce que la science moderne confirmera un siècle plus tard :
la survie face à un parasite n’est pas un miracle, c’est un caractère héréditaire.
La solution n’est pas un médicament.
La solution, c’est une abeille différente.
Le Père Adam n’attend pas un traitement : il part chercher de la diversité génétique partout en Europe
S’il veut reconstruire une abeille résistante, il doit puiser dans le vaste réservoir génétique du continent.
Il quitte donc régulièrement son abbaye pour explorer l’Europe et le Moyen-Orient.
Espagne, Alpes, Balkans, Turquie, Syrie…
On imagine mal aujourd’hui ce que représentait un tel voyage pour un moine de l’époque.
Partout, il observe, compare, prélève, ramène.
Il cherche des lignées :
- résilientes,
- douces,
- productives,
- et surtout robustes face aux parasites.
Il ne cherche pas une molécule : il cherche la bonne combinaison d’ADN.
Naissance d’une abeille conçue pour survivre : la Buckfast
Pendant des décennies, il croise, sélectionne, élimine, stabilise.
Le résultat finit par se distinguer clairement :
- une abeille résistante à l’acariose,
- dotée d’un couvain compact,
- plus prolifique,
- plus douce,
- capable d’exploiter le moindre créneau météo dans un pays où la pluie tombe comme une habitude ancestrale.
Ce n’est pas un médicament qui a sauvé l’apiculture britannique.
Ce n’est pas un protocole vétérinaire.
Ce n’est pas une lutte chimique.
C’est la génétique, et elle seule.
La Buckfast est la preuve vivante qu’un parasite peut être “vaincu” non pas en l’attaquant, mais en améliorant l’hôte.
L’acarien Acarapis woodi n’a pas disparu.
Il est devenu anecdotique, marginal, incapable de provoquer une catastrophe…
parce que l’abeille a changé, pas le parasite.
Un siècle plus tard, la leçon reste d’une actualité embarrassante
Face au varroa, à Tropilaelaps, aux virus émergents, aux pressions climatiques :
les structures sanitaires (GDSA, vétérinaires, filières techniques) misent essentiellement sur les traitements.
Ces traitements ne résolvent rien.
Ils stabilisent.
Ils achètent du temps, parfois de moins en moins.
Ils ne modifient jamais ce qui importe : la biologie de l’abeille.
Le Père Adam, lui, a réglé une crise sanitaire sans une seule molécule, en améliorant la capacité naturelle de l’abeille à survivre et prospérer.
L’héritage du Père Adam : une méthode, pas un musée
Sa Buckfast n’est pas un monument figé : c’est un modèle d’action.
- Identifier un problème sanitaire.
- Chercher la variation génétique qui confère l’avantage.
- Structurer un programme de sélection.
- Stabiliser une lignée capable d’encaisser la menace.
C’est exactement ce que nos programmes de sélection VSH tentent aujourd’hui :
reproduire ce qu’un moine avait compris un siècle avant tout le monde.
Conclusion : la génétique n’a pas « aidé » le Père Adam.
Elle a tout réglé.
L’acariose a été maîtrisée non pas par un traitement, mais par la création d’une abeille adaptée.
Un changement d’hôte, pas un changement de médicament.
Là où les ruchers britanniques étaient réduits à 10 % de leurs effectifs,
la réponse du Père Adam fut radicale, scientifique, efficace :
reconstruire une abeille capable de survivre.
C’est le seul véritable succès sanitaire durable que l’Europe ait connu en apiculture.
Et l’avenir — varroa, Tropilaelaps, évolution climatique — nous ramène exactement au même point :
la seule réponse vraiment durable se trouve dans l’ADN des abeilles.





Si le frère Adam avait regardé vers le nord de l Angleterre, il y aurait trouvé des populations d abeilles qui avaient résisté et qui résistent encore au parasite acarapis woodi.
Ceci dit, je suis d accord que seule la génétique pourra préserver les abeilles.
Cette sélection se fera probablement seule parce qu’il est quasiment impossible de fédérer l ensemble des apiculteurs. S ils ne l ont pas fait pour varroas ni pour le frelon asiatique, comment espérer un changement de leur part pour tropilaelaps ?
Merci, Léon Quiévy, pour ce commentaire très pertinent.
Tu as raison de rappeler l’exemple des populations d’abeilles du nord de l’Angleterre qui ont montré une résistance à Acarapis woodi. Cet épisode est souvent cité à juste titre : il illustre que des résistances peuvent émerger localement, par coévolution entre une population d’abeilles et un parasite donné, dans un contexte climatique et apicole précis.
Mais c’est aussi là que réside la limite de cette comparaison.
Ces résistances locales, aussi intéressantes soient-elles, ne sont ni automatiquement généralisables ni reproductibles à grande échelle. Elles restent fortement dépendantes du milieu, du pool génétique initial et des pratiques apicoles. Attendre que des solutions similaires émergent “d’elles-mêmes” face à Varroa — ou demain Tropilaelaps — revient à miser sur une sélection naturelle lente, fragmentée et très incertaine.
Tu écris que « cette sélection se fera probablement seule parce qu’il est quasiment impossible de fédérer l’ensemble des apiculteurs ». Le constat est compréhensible, surtout à la lumière des difficultés rencontrées face au varroa ou au frelon asiatique. Mais le problème n’est peut-être pas tant l’incapacité des apiculteurs à se fédérer que **l’absence d’un cadre collectif réellement structurant**.
C’est précisément ce que cherche à explorer l’idée d’un *Arista France* :
non pas fédérer “tout le monde” de manière autoritaire, mais mutualiser ce qui peut l’être — données, protocoles, compétences de sélection — afin de rendre la résistance génétique mesurable, reproductible et transmissible.
Une telle coordination permettrait notamment :
* de sortir des résistances isolées et invisibles,
* de travailler sur des populations suffisamment larges,
* de relier sélectionneurs, chercheurs et apiculteurs volontaires,
* et de préparer collectivement l’arrivée de nouveaux parasites comme *Tropilaelaps*.
J’ai développé cette réflexion dans cet article, si le sujet t’intéresse :
Vers un “Arista France” : unir science, éleveurs et institutions autour de l’abeille résistante
En résumé :
la génétique est bien la clé, comme tu le soulignes — mais sans organisation collective minimale, elle risque de rester cantonnée à des réussites locales, incapables de changer durablement le destin du cheptel apicole à l’échelle nationale.
Merci encore pour ta contribution au débat, elle touche exactement au cœur du problème.