
Sélectionner des abeilles, ce n’est pas choisir “la meilleure ruche du moment”.
C’est penser à trois ans, parfois cinq, et accepter l’idée que chaque saison laisse une empreinte génétique sur l’avenir.
Dans un monde où le frelon asiatique met les colonies à l’épreuve, où le varroa teste la moindre faiblesse, où les printemps raccourcissent et où les floraisons deviennent imprévisibles, l’apiculteur n’a plus le luxe de laisser faire le hasard.
Il doit devenir sélectionneur, même à petite échelle.
Et bonne nouvelle :
sélectionner n’est pas une affaire de laboratoires ou de stations d’insémination.
C’est avant tout une manière de regarder ses abeilles.
Certaines colonies survivent mieux.
Certaines se défendent mieux.
Certaines produisent mieux.
Certaines restent douces, même quand tout part en vrille autour d’elles.
Ces colonies-là ne sont pas des accidents : ce sont des lignées en devenir.
Ce protocole sur trois ans n’est pas un carcan : c’est une feuille de route.
Une méthode simple, rigoureuse, réaliste, pour faire émerger — rucher après rucher — une abeille plus forte, plus douce, plus adaptée, et capable de vivre dans les montagnes, les plateaux, les vallées, sous pression varroa et frelon.
Trois ans, c’est une poignée de saisons.
Mais en sélection apicole, c’est une révolution.
Si tu es prêt à construire ton abeille de demain, page après page, saison après saison…
alors ce protocole est ton meilleur point de départ.
Un plan réaliste, efficace, reproductible.
Année 1 — OBSERVER (Sans élever)
Objectif : identifier les 20 % de colonies “intéressantes”, et éliminer les indésirables.
L’année 1 sert à construire la base : pas de sélection active, pas de reproduction — juste observer, noter et éliminer.
1.1. Printemps
- Vérifier la reprise : force, compacité du couvain, dynamisme.
- Première évaluation “douceur / tenue au cadre / réaction à l’ouverture”.
- Sur les colonies sous-performantes : indiquer “hors programme” (pas d’élevage futur).
1.2. Miellée
- Observer la capacité à monter dans la hausse.
- Noter la productivité relative au rucher, pas en absolu1.
- Noter la stabilité : certaines colonies démarrent fort puis s’essoufflent → hors programme.
1.3. Été — apparition frelon
Critères clés :
- vigilance des gardiennes,
- réaction au vol stationnaire,
- nuage défensif,
- poursuite,
- maintien du butinage.
Colonies passives → hors programme d’élevage.
1.4. Automne
- Noter l’état démographique.
- Observer la tenue du varroa (signes cliniques2).
- Faire un test hygiénique (pin-test ou gel-test).
- Noter :
• colonies VSH naturelles → candidates fortes
• colonies très infestées malgré traitement → hors programme.
Année 2 — SÉLECTIONNER (Élevage et test des descendances)
Objectif : produire des F1 de plusieurs lignées-mères jugées prometteuses, et tester leur héritabilité.
On ne sélectionne pas une reine : on sélectionne une mère de lignée.
2.1. Choisir les mères (3 à 8 reines maximum)
Critères cumulés :
- douceur stable (2 saisons),
- comportement frelon exceptionnel ou satisfaisant,
- infestation varroa faible,
- couvain compact,
- productivité régulière,
- aucun défaut majeur.
2.2. Produire des F1
Élever :
- 5 à 20 filles par lignée (selon capacités).
- Fécondation naturelle, mais dans un rucher bien homogène pour limiter les dérives génétiques.
Astuce : isoler les lignées (ruchers satellites si possible) pour éviter les croisements aléatoires.
2.3. Tester les F1 sur toute la saison
Les F1 sont observées beaucoup plus finement que les colonies de l’année 1.
Critères :
- démarrage de printemps,
- vitesse de construction,
- tenue en cadre,
- caractère en miellée,
- comportement sous pression frelon,
- hygiène du couvain,
- condition hivernale.
À la fin de l’année 2, éliminer :
- lignées agressives,
- lignées flasques (faible développement),
- lignées sensibles au frelon,
- lignées sensibles au varroa.
Ne garder que 1 à 3 lignées.
Année 3 — FIXER (Stabiliser les lignées et introduire du sang neuf)
Objectif : conserver l’héritabilité des bons traits, introduire une F0 corrective si nécessaire, et commencer la rotation génétique.
3.1. Confirmation des lignées
Les F1 de l’année précédente passent une nouvelle saison de test :
→ seules les lignées stables sur deux saisons méritent d’être conservées.
3.2. Production de F2
Objectif : tester l’homogénéité.
Si les F2 montrent :
- comportement cohérent → bonne héritabilité
- dispersion forte3 → lignée instable (à surveiller ou éliminer).
3.3. Introduction contrôlée d’une F0 corrective
Une F0 peut servir à :
- renforcer la résistance varroa,
- augmenter la douceur,
- améliorer la tenue sur cadre,
- renforcer la défense comportementale.
Attention :
→ une seule F0 par an, pour éviter l’éparpillement génétique.
3.4. Bâtir la “population mère”
À la fin de l’année 3, tu dois avoir :
- 1 à 3 lignées robustes,
- un noyau dur de reines-mères,
- un modèle de fécondation (naturelle ou IA/fécondation dirigée),
- un système d’évaluation reproductible.
À partir de l’année 4 — ROTATION GÉNÉTIQUE
Chaque année, on alterne :
- sélection interne (reproduire dans la lignée),
- correction externe (introduire une F0 ciblée),
- élimination des lignées faibles.
C’est ce système de rotation qui permet :
✔ d’éviter la consanguinité,
✔ d’éviter la dérive génétique,
✔ de maintenir un équilibre entre douceur, productivité et résistance.
CHRONOLOGIE RÉSUMÉE
| Année | Objectif | Action |
|---|---|---|
| 1 | Observer | Noter + éliminer les défauts majeurs |
| 2 | Sélectionner | Élever des F1 + tester héritabilité |
| 3 | Fixer | Sélectionner les lignées stables + introduire une F0 corrective |
| 4+ | Stabiliser/Améliorer | Rotation génétique + corrections fines |
PHILOSOPHIE GÉNÉRALE DU PLAN
La sélection réussie repose sur trois piliers :
1. Éliminer les défauts avant de chercher les qualités
Une colonie douce mais incapable de se défendre n’est pas une bonne colonie.
2. Observer les comportements collectifs, pas individuels
La défense contre le frelon et le VSH sont des réactions de groupe.
3. Penser en lignées, pas en colonies
La colonie est une photographie.
La lignée est un film.
C’est elle qui compte.
Conclusion
Ce protocole sur trois ans trace une voie simple et exigeante à la fois.
Il apprend à regarder ses colonies autrement, à repérer ce qui se transmet vraiment et ce qui n’est qu’un feu de paille. Trois ans suffisent pour transformer un rucher dispersé en un ensemble cohérent, où les lignées commencent à émerger, où les comportements cessent d’être du hasard et deviennent des choix.
Mais la sélection ne s’arrête pas là.
Trois ans, c’est le socle.
Le véritable travail commence quand on s’attaque à ce qu’aucune ruche ne révèle en une seule saison : la stabilité.
La stabilité d’un caractère face à un printemps froid.
La stabilité d’une lignée quand le frelon appuie plus fort.
La stabilité d’un comportement hygiénique d’une année à l’autre, sous des mâles différents.
Ce que trois ans révèlent, les cinq ou sept années qui suivent le confirment — ou le démentent.
C’est là que naît la vraie sélection : celle qui n’améliore pas une colonie, mais fabrique un cheptel robuste, saison après saison.
Le prochain article abordera justement cette dimension longue :
comment un programme de sélection s’étire réellement sur 5 à 7 ans, pourquoi ce rythme est indispensable, et comment chaque micro-correction génétique construit la lignée de demain.
Trois ans posent les fondations.
Cinq à sept ans bâtissent l’édifice.
Et c’est seulement alors qu’une abeille devient vraiment “la tienne”, façonnée par ton territoire, ton climat, et ta patience d’éleveur.
📥 Télécharger le fichier de sélection généalogique apicole
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Je mets à disposition mon classeur Excel de suivi et de sélection généalogique spécialement pensé pour l’élevage de reines et le suivi des F0 / F1 / F2+.
Ce fichier permet de :
- Centraliser toutes les données d’élevage (F0, greffage, cellules, fécondation F1, tests de comportements, F2+) dans une seule feuille :
IA-Dataset. - Utiliser la macro
Extract_Allpour récupérer automatiquement toutes les nouvelles observations sans avoir à faire de copies-collées à la main. - Préparer en un clic un jeu de données propre pour l’analyse IA (export CSV, lecture par un script Python, ou analyse directement dans ChatGPT).
- Garder la trace de l’origine des données (colonie, reine, génération, feuille source, contexte…) pour suivre réellement les lignées dans le temps.
- Gagner du temps en saison : tu observes au rucher, tu notes, tu cliques, et le dataset se met à jour.
- La productivité d’une colonie ne doit pas être comparée en valeur absolue (kg de miel produits) mais en fonction du rucher où elle se trouve. Les miellées varient fortement d’un site à l’autre : altitude, météo, floraison, exposition, pression varroa. Une colonie qui produit 8 kg dans un rucher difficile peut être bien meilleure génétiquement qu’une colonie qui en produit 15 kg dans un rucher très favorable. Évaluer la productivité “relative” signifie donc comparer une colonie à ses voisines soumises aux mêmes conditions, et non à des colonies situées ailleurs ou dans une saison différente. ↩︎
- Le terme signes cliniques désigne l’ensemble des symptômes visibles indiquant que le varroa affecte déjà la colonie.
Ce sont des manifestations directes, observables à l’œil nu, sur les abeilles, le couvain… et le lange graissé.
On inclut notamment :
Sur les abeilles adultes
■ abeilles aux ailes déformées (virus DWV),
■ abeilles rampantes devant la ruche, incapables de voler,
■ abeilles atrophiées : petites, maigres, abdomen réduit,
■ présence de varroas visibles sur le thorax ou l’abdomen.
Sur le couvain
■ couvain mosaïque (trous, opercules manquants),
■ couvain perforé, opercules irréguliers ou affaissés,
■ nymphes expulsées ou morceaux de pupes devant la ruche (nettoyage forcé par les ouvrières).
Sur le lange graissé / plateau de comptage
L’observation régulière du lange graissé sous la ruche fait partie intégrante des “signes cliniques” :
■ nombre de varroas tombés naturellement (chute quotidienne),
■ présence de varroas vivants qui se déplacent (pression encore active),
■ débris de couvain (morceaux de larves, opercules) indiquant un couvain fortement parasité ou nettoyé,
■ accumulation anormale de débris qui traduit une colonie en souffrance ou en grand nettoyage.
Dans une logique de sélection, une colonie qui présente régulièrement des signes cliniques forts (abeilles malformées + couvain perturbé + chute élevée sur lange) est une colonie génétiquement fragile face au varroa, à éliminer du programme d’élevage.
À l’inverse, l’absence de signes cliniques marqués, malgré une pression varroa comparable dans le rucher, est un signal précieux pour repérer les lignées tolérantes / VSH. ↩︎ - La “dispersion forte” désigne une grande hétérogénéité entre les colonies issues des mêmes parents : des comportements très différents, des écarts marqués de performance ou de tempérament. En génétique d’élevage, cette dispersion indique que les caractères observés ne sont pas transmis de façon stable ; la lignée présente alors un mélange d’allèles ou des interactions génétiques non fixées, rendant la descendance imprévisible.
Cette notion est importante parce qu’elle dit en creux que la lignée n’a pas encore “trouvé son axe” génétique — un peu comme un orchestre où chaque musicien jouerait dans une tonalité différente. Cela n’interdit pas de continuer le travail, mais impose d’avancer avec prudence et observations resserrées. ↩︎




