
En sélection généalogique apicole, on évalue souvent les colonies selon des caractères héréditaires bien définis : douceur, hygiène, productivité, résistance au varroa… Mais certains résultats nous surprennent : des descendances inattendues, des performances instables, ou au contraire des combinaisons gagnantes improbables. Ces phénomènes peuvent s’expliquer par l’épistasie.
Qu’est-ce que l’épistasie ?
L’épistasie1 désigne une interaction entre plusieurs gènes, où l’expression d’un gène dépend de la présence ou de l’absence d’un ou plusieurs autres. En d’autres termes, un gène peut « masquer » ou « moduler » l’effet d’un autre, ce qui influence le phénotype final.
Pourquoi est-ce important en apiculture ?
En sélection apicole, les reines sont souvent sélectionnées sur leur propre performance ou celle de leur descendance. Mais certaines combinaisons génétiques, pourtant prometteuses sur le papier, donnent des résultats décevants. Inversement, une colonie issue de parents peu performants peut montrer des qualités insoupçonnées.
Cela peut s’expliquer par :
- la présence de gènes modificateurs qui inhibent un caractère attendu (ex. : hygiène),
- ou au contraire, une synergie génétique qui amplifie certains traits positifs (ex. : productivité et rusticité combinées).
Comment identifier une épistasie ?
En pratique, ce n’est pas simple. Voici quelques signes d’une influence épistatique :
- Une descendance hétérogène malgré des parents bien sélectionnés.
- Des résultats opposés entre sœurs issues de la même reine et fécondées par les mêmes mâles.
- Une performance inattendue chez une F2 ou F3, alors que la F1 semblait conforme.
👉 Seule une observation rigoureuse sur plusieurs générations permet de repérer ces effets. D’où l’importance du pedigree et des fiches de suivi.
🐝 Exemples concrets en apiculture
- Hygiène et VSH
Certaines lignées montrent de bons résultats au pin-test (hygiène), mais leurs descendantes échouent au test VSH. L’épistasie peut en être la cause : des gènes d’hygiène ne suffisent pas sans la combinaison avec des gènes liés à la détection des varroas. - Production et rusticité
Deux lignées, l’une productive mais fragile, l’autre rustique mais peu prolifique, croisées ensemble, peuvent donner une F1 très performante… mais dont la F2 montre des caractères instables. Cela peut révéler une interaction épistatique perdue par ségrégation génétique2. - Comportement agressif réapparu
Une souche douce croisée avec une autre lignée également douce donne des F1 agressives. Cela peut provenir d’un gène épistatique « révélant » un caractère masqué par les deux parents.
Peut-on utiliser l’épistasie en sélection ?
Pas directement3… mais en :
- conservant des lignées stables (éviter les croisements au hasard),
- répétant les observations sur plusieurs générations,
- croisant avec prudence, en notant soigneusement les effets obtenus,
…on peut tirer parti de certaines combinaisons gagnantes4 et éviter les effets négatifs.
Conclusion
L’épistasie rappelle que la génétique est plus qu’une addition de caractères. En apiculture, comprendre ces interactions permet :
- d’anticiper les surprises,
- de stabiliser les lignées,
- et de bâtir un programme de sélection durable.
C’est une clé d’interprétation précieuse, surtout pour les éleveurs engagés dans une démarche de sélection généalogique rigoureuse.
- L’épistasie ne modifie pas l’ADN lui-même, mais la manière dont certains gènes s’expriment en interaction avec d’autres. On parle souvent d’effet combinatoire. ↩︎
- Ségrégation génétique : Lorsqu’on croise deux lignées différentes, les individus de la génération F1 héritent d’un mélange homogène d’allèles issus des deux parents. Mais en F2 (issue de la reproduction entre F1), les gènes se redistribuent aléatoirement selon les lois de Mendel : certains caractères peuvent réapparaître, disparaître, ou se combiner différemment. Cette redistribution aléatoire des allèles est appelée ségrégation génétique. Elle peut entraîner une perte d’interactions bénéfiques entre gènes (épistasies), rendant la F2 moins stable ou moins performante que la F1. ↩︎
- Pourquoi pas directement ? L’épistasie repose sur des interactions complexes entre plusieurs gènes : un gène peut n’exprimer un effet bénéfique que s’il est associé à un autre. Or, ces interactions sont difficiles à identifier et à stabiliser, car la recombinaison génétique (notamment en F2) peut facilement les défaire. Contrairement à un caractère simple porté par un seul gène, une interaction épistatique ne se transmet pas de manière prévisible. On peut en profiter indirectement, en sélectionnant les individus performants globalement (sélection phénotypique), sans pouvoir cibler précisément les gènes responsables. ↩︎
- L’épistasie ne peut pas être directement utilisée en sélection, car elle repose sur des interactions entre gènes qui ne se transmettent pas de manière stable et prévisible. Cependant, en conservant des lignées homogènes, en croisant avec prudence, en observant rigoureusement les générations (F1, F2, F3…), et en notant soigneusement les performances, l’apiculteur peut repérer certaines combinaisons gagnantes et les stabiliser progressivement. ↩︎




