
Sous terre, le froid n’a plus d’emprise.
Dans le silence d’une cave, les colonies entrent dans une parenthèse de calme absolu : plus de vol, plus de bruit, à peine un souffle dans la pénombre.
C’est là, à 6 ou 8 °C, que les abeilles attendent le retour de la lumière, groupées autour de leur reine.
L’hivernage en cave n’est pas une curiosité, mais une méthode d’éleveur précise : elle protège les essaims fragiles, économise leurs forces et assure une sortie de printemps vigoureuse.
Encore faut-il connaître la bonne température, la juste ventilation et le moment parfait pour ouvrir la porte sur le jour.
Pourquoi hiverner en cave ?
Dans les régions froides et d’altitude, la mortalité hivernale des petits essaims ou mini-plus est souvent due au froid combiné au manque de population.
Les abeilles doivent maintenir la température du couvain, même minime, et consomment énormément.
Résultat : réserves épuisées, grappe isolée, reines perdues avant février.
L’hivernage en cave vise à placer les colonies dans un environnement stable et contrôlé, où elles ne volent pas, consomment très peu, et passent l’hiver dans une torpeur quasi végétative.
1. Les principes physiques à respecter
Une cave d’hivernage n’a rien d’improvisé : c’est un lieu à part, régi par trois constantes vitales.
Température stable entre 5 et 9 °C.
Trop froid : les abeilles se contractent et risquent de mourir par rupture de grappe.
Trop chaud : elles s’agitent, consomment, et perdent la reine.
Obscurité totale.
La moindre lumière déclenche le réflexe de vol. Une ruchette qui s’agite dans la cave, c’est une ruchette perdue.
Ventilation régulière, mais douce.
L’air doit se renouveler lentement pour éviter le CO₂ et l’humidité stagnante.
Une entrée basse et une sortie haute (grille, soupirail, conduit d’aération) suffisent à créer un tirage naturel.
Une cave d’hivernage bien conçue doit être sèche, sans vibration ni courant d’air violent, et si possible semi-enterrée, à l’abri des écarts thermiques extérieurs.
2. Préparation des colonies avant la mise en cave
C’est la partie la plus cruciale : une colonie mal préparée mourra, cave ou pas cave.
a) Moment du transfert
En général, la mise en cave se fait après les premières gelées, lorsque la température extérieure reste autour de 5 °C le jour, soit mi-novembre à début décembre selon l’altitude.
Il faut que les colonies soient déjà resserrées (plus de couvain, population stabilisée).
b) Préparation des ruchettes
- Traitement varroa terminé (sublimation ou dégouttement d’oxalique).
- Réserves contrôlées : 2 à 3 kg de miel ou sirop lourd pour un mini-plus, 10 à 15 kg pour une petite colonie.
- Aération : on ne bouche jamais complètement l’entrée, mais on la réduit avec une grille anti-souris¹ et on la protège d’un tissu respirant (type moustiquaire ou toile de jute).
- Dessus de ruche : prévoir une isolation légère (coussin, plaque de liège, isolant mince).
- Pas de candi à la mise en cave1 : il se dessèche et attire l’humidité ; on l’ajoute seulement à la sortie si besoin.
3. Mise en cave : méthode et disposition
a) Quand et comment déplacer
Choisir une journée fraîche (5 °C environ), sans vol d’abeilles.
Transporter en soirée, quand toutes les butineuses sont rentrées.
Fermer les entrées avec une grille respirante (jamais hermétique) pour éviter la suffocation pendant le déplacement.
Déplacer doucement, sans secousses : les vibrations réveillent les colonies.
b) Organisation dans la cave
Installer les ruches sur des étagères ou palettes, à 15–20 cm du sol pour éviter le contact avec l’humidité.
Laisser 10 cm entre chaque ruchette pour la circulation d’air.
Ne jamais empiler directement les ruchettes les unes sur les autres.
Orienter toutes les entrées dans la même direction pour une ventilation cohérente.
Certaines caves apicoles sont équipées d’un petit ventilateur à minuterie (1 à 2 minutes toutes les 2 heures) pour brasser l’air sans refroidir.
4. Gestion pendant l’hiver
Une fois les colonies installées, le mot d’ordre est : ne rien toucher.
Aucune ouverture pendant 6 à 8 semaines.
Surveillance de la température par thermomètre à distance.
Si l’humidité monte (odeur, condensation), ouvrir légèrement un conduit d’aération ou insérer un déshumidificateur passif (sacs de silice, sciure sèche).
Vérifier une fois par mois la tranquillité des ruches : si on entend un léger bourdonnement uniforme à l’oreille, c’est bon signe. Si ça vrombit fort, c’est trop chaud ou trop sec.
Les abeilles en cave consomment 5 à 6 fois moins que dehors. Elles ne volent pas, ne défèquent pas, et ne s’épuisent pas. C’est un état de pause métabolique comparable à l’hibernation des ours : tout ralentit, mais rien ne s’arrête.
Encadré – Risque biologique : la nosémose
L’hivernage prolongé en cave empêche les abeilles de voler pour se soulager.2
Leur intestin se remplit lentement de déjections, créant un terrain favorable à la prolifération du microchampignon Nosema spp.⁽²⁾.
Une cave trop chaude ou mal ventilée favorise les sorties de grappe, l’agitation et les défécations internes — ce qui peut contaminer les rayons et provoquer, à la sortie, une nosémose aiguë : abeilles incapables de voler, abdomen distendu, traces de diarrhée sur les cadres.
Prévenir plutôt que guérir :
- maintenir une température constante entre 5 et 8 °C,
- éviter toute lumière intempestive,
- désinfecter le matériel et renouveler les vieux rayons.
5. Sortie de cave : le réveil contrôlé
C’est l’étape la plus délicate : un faux pas peut ruiner tout le travail.
a) Quand sortir ?
Dès que la température extérieure dépasse 10 °C plusieurs jours d’affilée, généralement fin février à mi-mars selon la région.
Surtout, jamais en période de gelée blanche persistante, car les abeilles risquent de sortir et de tomber mortes sur la neige.
b) Comment procéder
Sortir les colonies en soirée ou au petit matin, pour éviter l’agitation immédiate.
Les placer à leur emplacement définitif ou sur un site transitoire bien exposé.
Ouvrir les entrées dès qu’elles sont à l’extérieur, laisser les abeilles faire leur vol de propreté (elles n’ont pas déféqué depuis 3 mois !).
Ajouter un pain de candi protéiné² si la colonie paraît faible ou si les réserves sont basses.
Éviter toute stimulation prématurée : le redémarrage doit suivre la nature, pas la devancer trop brutalement.
6. Points de vigilance
Une cave trop humide provoque la moisissure du pollen et la mort de la reine.
Une température supérieure à 9 °C déclenche un réveil prématuré.
Une entrée bouchée = asphyxie assurée.
Un éclairage accidentel réveille instantanément les abeilles (prévoir veilleuse rouge si inspection).
🌡️ Encadré – Instabilité thermique : le piège des variations
Une cave mal isolée ou trop exposée subit les écarts de température du jour et de la nuit.
Ces fluctuations forcent les abeilles à passer d’un état de dormance à un état d’activité partielle, épuisant leurs réserves et désorganisant la grappe.
Chaque cycle de réchauffement consomme de l’énergie et libère du CO₂, provoquant l’affaiblissement progressif de la colonie.
Idéalement, la cave doit maintenir une stabilité thermique à ±1 °C sur toute la période d’hivernage.
L’usage d’un simple thermostat relié à un petit chauffage d’appoint ou à une bouche d’aération réglée peut suffire à éviter ces variations mortelles.
🧪 Encadré complémentaire – Approche naturelle et préventive
Certaines huiles essentielles peuvent jouer un rôle d’appoint dans la prévention de la nosémose, sans toutefois se substituer aux conditions d’hivernage idéales.
Celles de thym, d’origan et de menthe poivrée, riches en thymol, carvacrol et menthol, présentent une activité antifongique et antimicrobienne modérée sur Nosema apis et Nosema ceranae.
Utilisées à faibles doses — quelques gouttes par litre de sirop lourd avant la mise en cave, ou par diffusion lente sur support absorbant placé sous le couvre-cadres —, elles contribuent à limiter la charge sporelle et à soutenir la flore intestinale des abeilles.
Mais leur usage exige prudence : trop concentrées, elles perturbent la grappe et désorientent les abeilles.
Elles ne remplacent ni la stabilité thermique, ni la bonne ventilation, ni l’hygiène du matériel.
Employées avec mesure, elles participent simplement à un hivernage plus sain, en renforçant les défenses naturelles des colonies dans un environnement maîtrisé.
7. Bilan apicole
Les apiculteurs qui hivernent en cave constatent souvent :
- une survie de 90 à 95 % des mini-plus (contre 60 % dehors en altitude),
- un redémarrage plus rapide,
- et des reines prêtes pour greffage dès mars.
Mais cela demande rigueur, observation et discipline.
La cave d’hivernage n’est pas un refuge improvisé : c’est un outil zootechnique précis, au service de la vitalité printanière.
Notes
¹ Les grilles anti-souris assurent la ventilation tout en empêchant rongeurs et papillons de pénétrer.
² Le candi protéiné peut être préparé avec levure de bière, pollen sec ou substituts ; usage ponctuel, juste pour relancer la ponte après la sortie de cave.
⁽²⁾ Nosémose : maladie parasitaire due à Nosema apis ou N. ceranae, provoquant une diarrhée interne et une perte de vitalité.
- Cette recommandation vise les colonies disposant de réserves suffisantes. Toutefois, pour des essaims faibles, tardifs ou sous-alimentés, le candi peut devenir indispensable. Dans ce cas, il faut veiller à :
– utiliser un candi dur et peu hygroscopique, posé directement sur les têtes de cadres au contact de la grappe ;
– éviter tout candi liquide ou pâteux, qui capte l’humidité et fermente en cave ;
– limiter la quantité (petits pains successifs plutôt qu’un gros bloc) pour ne pas saturer l’air en vapeur d’eau ;
– protéger le dessus du candi par un film percé ou une toile respirante, et maintenir une ventilation douce mais constante.
Le candi devient alors un complément énergétique de survie, sans perturber le repos hivernal. Une cave stable à 6–8 °C garantit qu’il restera consommable sans fondre ni moisir.
un candi peu hygroscopique — donc bien sec, à base de saccharose cristallisé et peu d’eau (≤ 10 %) — reste dur, stable et propre. C’est lui qu’on recherche pour l’hivernage en cave. ↩︎ - Les abeilles adultes ne défèquent jamais à l’intérieur de la ruche, sauf en cas de maladie ou de stress extrême. Leur intestin postérieur, appelé rectum, agit comme un réservoir temporaire, capable de stocker des matières fécales pendant plusieurs semaines.
En situation d’hivernage naturel (plein air), les abeilles profitent de journées à plus de 10–12 °C pour effectuer un vol de propreté, généralement toutes les 4 à 6 semaines en climat tempéré.
En cave, ce vol est impossible : elles restent confinées et accumulent leurs déchets internes. Une colonie en bonne santé peut supporter sans dommage environ 8 à 10 semaines sans vol de propreté, parfois jusqu’à 12 semaines si la température est parfaitement stable (6–8 °C) et l’humidité modérée.
Au-delà, le risque de nosémose ou de défécation interne augmente fortement. La durée d’hivernage en cave doit donc idéalement rester inférieure à trois mois, ou être interrompue par une phase de réchauffement naturel permettant la reprise du vol au grand air. ↩︎




