
Distiller ses propres huiles essentielles, c’est renouer avec un geste ancien, à la frontière entre science et artisanat.
L’apiculteur y trouve un prolongement naturel à sa pratique : transformer les plantes de son environnement en alliées de la ruche.
Thym, lavande, menthe ou citronnelle… toutes recèlent ces essences subtiles qui, bien utilisées, soutiennent la vitalité des colonies et enrichissent l’apiculture de montagne d’un parfum d’autonomie et de terroir.
Voici un guide complet pour comprendre, distiller et utiliser les huiles essentielles dans une approche apicole naturelle et rigoureuse.
1) Principe (distillation à la vapeur d’eau)
Seule la distillation à la vapeur permet d’obtenir une huile essentielle (HE) pure.
La vapeur traverse la plante, entraîne les molécules aromatiques, puis on condense pour récupérer deux phases :
- Hydrolat (eau florale)1
- Huile essentielle (surnageante)
2) Matériel recommandé
- Alambic 2à vapeur (cuve d’eau + panier/grille à plantes) :
- Cuivre (traditionnel, très bon échange thermique) ou inox (facile d’entretien).
- Volume hobby sérieux : 10–30 L (en-dessous, les rendements sont frustrants).
- Condenseur avec circulation d’eau (bain de recyclage ou tuyau sur arrivée froide).
- Essencier (séparateur d’HE) ou entonnoir à décanter.
- Joints alimentaires (PTFE/silicone) ou pâte farine-eau ; pas de plastique douteux au chaud.
- Récipients verre ambré (HE) + inox/verre (hydrolat), filtres papier (ou étamine).
- Nettoyage : rinçage chaud + bain d’acide citrique 1–2 % (détartrage/désodorisation).
3) Préparation de la plante
- Récolte le matin, plante sèche (rosée évaporée).
- Fraîche et propre (pas de pesticides).
- Fragmente grossièrement (ne broie pas trop fin, ça colmate).
- Remplis le panier sans tasser (la vapeur doit circuler).
4) Distillation pas à pas
- Remplis la cuve d’eau (sans toucher le panier).
- Monte en température doucement jusqu’à frémissement soutenu.
- Débit de vapeur régulier ≈ léger bouillonnement, jamais “cocotte-minute”.
- Réglage du refroidissement : un filet d’eau continu au condenseur.
- Collecte : le distillat sort (mélange hydrolat + HE).
- Séparation : essencier/entonnoir → l’HE surnage (la plupart du temps).3
- Finition : laisse décanter 12–24 h, retire les micro-gouttes d’eau, filtre, embouteille.
Rendements indicatifs (très variables) :
- Thym/Lavande/Menthe : 0,3–1,5 % (3–15 ml / kg de plante fraîche)
- Eucalyptus : 0,5–2 %
- Citronnelle : 0,5–1,2 %
Attends-toi à de petits volumes : c’est normal.
5) Stockage
- Flacons ambrés remplis au maximum, bouchon étanche, à l’obscurité, 10–20 °C.
- Étiquette stricte : plante, espèce, chémotype si connu, lieu/date, lot.
- Évite l’alu et les métaux réactifs : l’HE est solvant.
6) Sécurité & bon sens
- L’HE est très concentrée : quelques gouttes suffisent.
- Gants, lunettes, ventilation ; pas de flamme dans un local clos.
- Jamais d’HE pure dans la ruche, ni sur couvain.
- Test sur une colonie sentinelle avant diffusion à tout le rucher.
Légal & administratif (France, synthèse utile)
- Distiller des HE pour usage personnel : pas d’autorisation spécifique (on ne parle pas d’alcool).
- Vente d’HE : obligations d’étiquetage CLP (pictogrammes, mentions de danger), Fiche de données de sécurité, traçabilité ; au-delà d’un certain tonnage, REACH peut s’appliquer (peu probable en apiculture artisanale).
- Denrée alimentaire : n’en fais pas un arôme alimentaire “à consommer” sans cadre réglementaire (c’est un autre monde).
- Usage apicole (additif de sirop/candi) : reste interne à l’exploitation et faiblement dosé ; documente tes pratiques (registre).
Plantes utiles à l’apiculture (faciles à trouver/cultiver)
| Plante (nom scientifique) | Partie | Période France | Notes/Chémotype | Usages apicoles (indicatifs) | Prudence |
|---|---|---|---|---|---|
| Thym (Thymus vulgaris CT thymol/linalol) | Sommités fleuries | Mai–juil. | Antiseptique, stimulant | Sirop lourd automne : 1–2 gttes/L | Phénoliques → dose faible |
| Sarriette (Satureja montana) | Sommités | Juil.–sept. | Voisin du thym | Idem thym, plus “fort” | Très parcimonieux |
| Origan (Origanum vulgare) | Sommités | Juil.–sept. | Carvacrol/thymol | Assainissant, antifongique | Très puissant → micro-doses |
| Lavande vraie (Lavandula angustifolia) | Fleurs | Juin–août | Linalol, apaisant | Calmant léger (manips) | Peu irritant |
| Lavandin (L. x intermedia) | Fleurs | Juin–août | Camphré | Assainissant général | Odeur plus “technique” |
| Menthe poivrée (Mentha piperita) | Sommités | Juin–sept. | Menthol | Tonique, appétence : 1 gtte/L | Trop = répulsif |
| Citronnelle (Cymbopogon citratus) | Feuilles | Été | Citral | Appel d’essaims, acceptation reine | Photosensibilité cutanée (humain) |
| Mélisse (Melissa officinalis) | Feuilles | Mai–juil. | Citral (rendement faible) | Alternative douce (essaims) | Rendement bas frustrant |
| Romarin (Rosmarinus officinalis) | Sommités | Fév.–avr. (Sud) | 1,8-cinéole | Respiratoire, assainissant | OK faible dose |
| Eucalyptus (E. globulus/radiata) | Feuilles | Tardif | 1,8-cinéole | Respiratoire, automne : 1 gtte/L | Odeur forte |
| Tea tree (Melaleuca alternifolia) | Feuilles | Import | Terpinen-4-ol | Antifongique, assainissant | Odeur marquée |
| Gaulthérie (Gaultheria procumbens) | Feuilles | Import | Salicylate | À éviter pour nourrissement | Trop “médicamenteux” |
| Niaouli (Melaleuca quinquenervia) – Outre-mer | Feuilles | NC/Antilles | 1,8-cinéole | Assainissant, similaire eucalyptus | Dosage faible |
| Citronnelle java (Cymbopogon winterianus) – Outre-mer | Feuilles | Tropiques | Citronellal | Appel d’essaims | Dose faible |
| Giroflier (Eugenia caryophyllata) | Boutons | Import | Eugénol | Insectifuge complément | Très parcimonieux |
Rappels d’usage apicole (repères simples)
• Sirop léger (printemps) : 1–2 gouttes/L (menthe, citronnelle, lavande).
• Sirop lourd (après récolte/automne) : 1 goutte/L (thym, eucalyptus).
• Candi (hiver) : 1 goutte pour 5 kg maxi (menthe).
• Jamais avec des probiotiques dans la même préparation (les HE les inhibent).
• Toujours après refroidissement du sirop (< 40 °C).
Alternatives sans distillation (utile et légale)
- Hydrolats (eaux florales) achetés bio/locaux : faciles à doser (1–5 ml/L sirop).
- Macérations huileuses maison (thym, menthe, lavande) : 1 c.à.c. d’huile aromatique / L sirop (printemps), après refroidissement.
Check-list qualité (pour faire “propre”)
- Lotage (code interne), carnet de distillation (date, plante, masse, temps, volume HE/hydrolat).
- Nettoyage consigné, contrôle organoleptique (odeur, couleur).
- Stockage + étiquette complète (espèce, partie, lieu, date, chémotype si connu).
- L’hydrolat est l’eau issue de la distillation des plantes aromatiques. En se condensant, la vapeur d’eau se charge de molécules hydrosolubles et d’une infime trace d’huile essentielle (environ 0,02 à 0,2 %).
Moins concentré mais plus doux que l’huile essentielle, il conserve les propriétés antiseptiques, digestives ou apaisantes de la plante, sans risque d’irritation.
Utilisable dans le sirop apicole (5 à 10 ml/L) ou en brumisation pour calmer ou assainir les colonies.
Se conserve 6 à 12 mois au frais, à l’abri de la lumière, dans un flacon opaque et hermétique. ↩︎ - L’achat et la détention d’un alambic à vapeur sont libres en France, quel que soit le matériau (cuivre, inox).
Cependant, la distillation d’alcools éthyliques (eau-de-vie, spiritueux) est strictement encadrée par le Code général des impôts (articles 315 à 319 du CGI).
Elle est réservée aux distillateurs professionnels, bouilleurs de cru, ou à des opérations autorisées sous déclaration douanière.
Dans le cadre de la distillation de plantes aromatiques ou médicinales (lavande, thym, menthe, etc.) à des fins de production d’huiles essentielles ou d’hydrolats, aucune autorisation douanière n’est nécessaire, à condition qu’il n’y ait pas de production d’alcool.
Toutefois :
le matériel doit être utilisé uniquement pour des produits non fermentés ;
la production à visée commerciale (vente d’huiles essentielles) doit être déclarée à la DREAL ou à la DDPP selon le type de produit (cosmétique, aromathérapie, usage alimentaire) ;
l’usage doit respecter les normes sanitaires et de traçabilité (DGCCRF).
En résumé :
Oui, tout particulier peut distiller des plantes avec un alambic à vapeur.
Non, il ne peut pas distiller de l’alcool sans autorisation douanière. ↩︎ - Après distillation, le distillat obtenu se compose de deux phases :
la phase aqueuse (l’hydrolat), riche en molécules aromatiques hydrosolubles,
et la phase huileuse (l’huile essentielle), beaucoup plus légère ou plus dense selon la plante.
La séparation se fait idéalement à l’aide d’un essencier (ou séparateur Florentin), dont la forme en col de cygne permet de laisser l’eau s’écouler lentement par le bas, jusqu’à isoler la couche supérieure d’huile essentielle.
Si tu n’as pas d’essencier, tu peux utiliser un entonnoir à décanter :
Verse le distillat chaud dans l’entonnoir, laisse reposer quelques minutes.
Ouvre doucement le robinet pour évacuer l’hydrolat jusqu’à la limite de la couche d’huile.
Récupère ensuite l’huile essentielle pure, que tu pourras laisser décanter 12 à 24 heures avant filtration fine (papier filtre ou seringue sans aiguille).
À noter : pour certaines plantes (cannelle, clou de girofle, etc.), l’huile essentielle est plus dense que l’eau et se retrouve au fond de l’essencier — il faut alors la prélever par la partie inférieure. ↩︎




