
Avant d’aller plus loin, il faut distinguer deux notions souvent confondues : le code de croisement et le pedigree.
Le code de croisement est une version ultra-condensée du pedigree : une ligne qui résume l’essentiel du mariage génétique entre la reine-mère et les mâles utilisés (B138 × VSH35 – II, par exemple).
Le pedigree, lui, est la carte d’identité complète : il détaille l’origine de la mère, celle des mâles, les lignées ascendantes, parfois plusieurs générations, ainsi que les performances observées.
Si le pedigree est un arbre généalogique, le code de croisement en est le résumé télégraphique.
Il ne les remplace jamais : il s’y rattache et permet simplement de le lire plus vite.
Dans le monde de l’élevage apicole, le code de croisement joue un rôle que trop peu d’apiculteurs connaissent vraiment.
On achète une reine, on reçoit un petit bout de papier où l’on peut lire :
B138 × VSH35 (II – 2024)
Et souvent, on se contente d’acquiescer en se disant que “ça a l’air sérieux”.
Mais derrière ce code, il peut y avoir :
- un travail rigoureux de sélection génétique,
- ou un simple vernis technique pour faire joli.
Le code de croisement est la carte d’identité génétique d’une reine.
Il dit qui est la mère, qui sont les mâles, et comment la fécondation a été réalisée.
Le comprendre, c’est savoir distinguer une reine réellement sélectionnée d’une reine “marketée F0”.
Cet article t’explique comment lire un code, comment le construire, comment le vérifier, et comment l’utiliser dans ton propre registre de sélection.
1. Qu’est-ce qu’un code de croisement ?
C’est une notation standardisée qui décrit le croisement génétique entre :
- une mère (la reine F0 ou lignée de base),
- un groupe de mâles (insémination ou station),
- et la méthode de fécondation utilisée.
Exemple typique :
B24 × VSH35 (II – 2025)
→ reine mère lignée B24
→ sperme de mâles VSH lignée 35
→ inséminée instrumentale
→ en 2025
En une ligne, tu comprends l’essentiel de son pedigree.
2. Comment lire un code ?
a) La mère (avant le “×”)
B24, B138, H47, C21, AMM-FR12…
C’est la lignée d’origine maternelle.
b) Les mâles1 (après le “×”)
Ces codes reflètent lignée, souche, comportement, type d’élevage, etc.
c) Le type de croisement
- Buckfast × Buckfast
- Buckfast × AMM
- Carnica × Carnica
- Ligustica × Buckfast
- etc.
d) La méthode de fécondation
Toujours indiquée entre parenthèses :
- II → insémination instrumentale
- IS → îlot saturé
- VS → vallée saturée
- FN → fécondation naturelle (non contrôlée)
e) L’année (optionnel mais utile)
Permet de situer un lot dans le temps.
3. Comment construire un bon code ?
Un code sérieux doit comporter au moins :
- la lignée maternelle,
- la lignée ou groupe des mâles,
- la méthode de fécondation,
- éventuellement l’année.
Tu peux l’écrire ainsi :
[Mère] × [Mâles] (Méthode – Année)
Exemples :
- B113 × AMM-FR12 (II – 2025)
- H47 × B130 (IS – 2024)
- C21 × C21 (II – auto)
- B90 × Mix-5M (II)
Le plus important n’est pas l’esthétique, mais la cohérence.
4. Tableau des croisements les plus courants
| Code | Signification | Méthode | Objectif |
|---|---|---|---|
| B24 × VSH35 | Buckfast × VSH | II | Résistance varroa |
| B138 × B130 | Buckfast × Buckfast | VS | Stabilité, douceur |
| H47 × B90 | Lignée H × Buckfast | IS | Production, tenue au cadre |
| C21 × C21 | Carnica × Carnica | II | Pureté de souche |
| AMM-FR12 × AMM-FR10 | Abeille noire locale | FN | Adaptation locale |
| B113 × AMM | Buckfast × AMM | II | Rusticité, hygiène |
| B90 × Mix-5M | Buckfast × mix mâles | II | Diversité contrôlée |
5. Comment vérifier qu’un code est sérieux ?
Un code fiable doit pouvoir être :
- démontré (preuves, registres, certificats),
- expliqué (pourquoi ce croisement ?),
- reproduit (tu pourrais refaire le même si on te donnait les parents).
Mauvais signaux :
- codes trop flous : “B* x sélection maison”,
- absence totale de mâles identifiables,
- stations de fécondation non décrites,
- éleveur incapable de dire qui étaient les pères.
Un croisement non documenté n’est pas un croisement :
c’est une histoire.
6. Pourquoi certains croisements sont absurdes ?
Exemples classiques :
- croiser une Buckfast hautement sélectionnée avec des mâles inconnus → tu perds tout,
- croiser Carnica × Carnica × Buckfast × AMM dans la même saison → hybridation anarchique,
- utiliser des mâles agressifs parce qu’ils étaient “virils” → ruche impossible à travailler,
- produire des F0 sans contrôle paternel → techniquement impossible.
Un croisement doit avoir un sens génétique, pas seulement un nom prestigieux.
7. Comment utiliser le code de croisement dans ton registre ?
Le code devient la colonne vertébrale de ton travail généalogique :
- F0 : B24 × VSH35 (II)
- F1 : B24 × VSH35 – F1/01
- F2 : descendants codés selon la colonie-mère F1
Ça permet d’éviter :
- consanguinité involontaire,
- recroisement non souhaité,
- erreurs dans l’élevage,
- mélange de lignées.
Conclusion
Le code de croisement n’est pas un gadget.
C’est l’outil qui permet de distinguer :
- une reine réellement sélectionnée,
- d’une reine simplement vendue comme “F0”.
Le comprendre, c’est reprendre le pouvoir sur la génétique de ton cheptel.
Le maîtriser, c’est pouvoir bâtir une lignée robuste, adaptée à ton terroir, à ton altitude et à ton style d’apiculture.
Et si l’apiculture française veut progresser, c’est par là que ça commence : des codes clairs, des pedigrees honnêtes, des croisements cohérents.
🟫 Encadré – Les Erreurs à Éviter avec les Codes de Croisement
1. Prendre un code pour un pedigree
Un code comme B138 × VSH35 (II) n’est qu’un résumé.
S’il n’y a aucun pedigree détaillé derrière, ce n’est qu’une étiquette marketing.
Un code sans pedigree, c’est un roman sans pages.
2. Accepter des lignées de mâles non identifiées
“B24 × Mâles sélection maison” → ça ne veut rien dire.
Sans origine claire des mâles, la filiation paternelle est incontrôlable, donc la reine n’est pas une F0… mais une loterie.
3. Acheter une F0 sans comprendre la méthode de fécondation
II ? Îlot saturé ? Vallée saturée ? Naturel non contrôlé ?
Chaque méthode a des implications radicalement différentes.
Ne jamais acheter une F0 sans savoir comment elle a été fécondée.
4. Confondre “Buckfast” et “mélange indéterminé”
Une Buckfast sérieuse est issue de croisements maîtrisés.
Une Buckfast vendue sans code de croisement clair est souvent une “abeille jaune sympa”, rien de plus.
5. Faire confiance à un code trop “propre” pour être vrai
Si tout semble parfait et l’éleveur n’a aucune donnée, aucune preuve, aucun registre…
méfiance.
Un bon éleveur connaît aussi les défauts de ses lignées, pas seulement leurs qualités.
6. Croire que tous les croisements fonctionnent partout
Un croisement conçu pour la plaine (ex. B130 × Lig12) n’est pas toujours pertinent en montagne.
Le “meilleur code” est celui adapté à ton contexte, pas celui qui fait le plus joli sur le papier.
7. Ne pas inscrire le code dans son registre
Si le code disparaît, la généalogie s’effondre.
Chaque F0, F1, F2 doit être tracée de façon lisible et durable.
Sans registre, pas de sélection.
À retenir
Un code de croisement sérieux doit :
✔ être cohérent,
✔ être vérifiable,
✔ renvoyer à un pedigree complet,
✔ être intégré dans un registre,
✔ et refléter une vraie méthode de sélection.
Tout le reste, c’est du folklore.
Avec plaisir — voici un encadré “Bonnes pratiques” parfaitement complémentaire à celui des erreurs, et cohérent avec le ton sérieux, technique et accessible de ton article.
Idéal à placer juste après l’encadré “Erreurs à éviter” pour une lecture équilibrée et professionnelle.
🟫 Encadré – Bonnes pratiques pour lire et utiliser un code de croisement
1. Toujours demander le pedigree complet
Le code de croisement est un résumé.
Le pedigree t’indique l’origine réelle de la mère, des mâles, les générations précédentes, les tests, les performances.
Sans pedigree, tu n’achètes pas une lignée — tu achètes une histoire.
2. Vérifier la cohérence mère/mâles
Un croisement doit avoir une logique :
Buckfast × VSH, Buckfast × Buckfast, Carnica × Carnica, etc.
Un croisement incohérent (ex. AMM x Carnica × Buckfast × “mâles inconnus”) n’a aucune valeur génétique.
3. S’assurer que la méthode de fécondation est documentée
II, îlot saturé, vallée saturée, fécondation naturelle contrôlée…
La méthode doit être annoncée clairement et vérifiable.
C’est la clé pour comprendre le niveau réel de contrôle génétique.
4. Tenir un registre d’élevage rigoureux
Chaque reine F0 doit être codée dès son arrivée, puis enregistrée dans ton registre avec :
- son code de croisement,
- son pedigree,
- sa date d’introduction,
- les colonies filles F1, F2 produites,
- les performances observées.
Le registre est ton laboratoire génétique.
5. Comparer plusieurs colonies filles pour évaluer une lignée
Une seule colonie F1 ne suffit jamais à évaluer un croisement.
Il faut plusieurs colonies, conduites de la même façon, pour vérifier :
- douceur,
- tenue au cadre,
- VSH/hygiène,
- productivité,
- adaptation au terroir.
La force d’un croisement se mesure dans sa descendance, pas dans son nom.
6. Conserver les codes et pedigrees en double
Papier + numérique (Excel, Access, Drive).
Une saison perdue par manque d’archives est irrattrapable.
7. Choisir les croisements en fonction de ton environnement
Altitude, climat, miellées, type de rucher…
Le meilleur croisement n’est pas celui qui “sonne bien”, mais celui qui répond à ton contexte apicole réel.
À retenir
Un code de croisement bien construit et bien utilisé n’est pas une simple mention technique :
c’est un outil de sélection qui permet de construire, génération après génération, une abeille mieux adaptée à ton terroir et à ton projet apicole.
Pour aller plus loin et structurer réellement ton travail de sélection, j’ai préparé un document PDF récapitulatif des bonnes pratiques du code de croisement.
Clair, synthétique, imprimable, il t’accompagnera au rucher comme au bureau.
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Un outil simple, mais redoutablement efficace, pour éviter les erreurs coûteuses et bâtir une génétique cohérente génération après génération.
La phrase qui résume tout :
Seules les reines dont la fécondation et l’ascendance sont maîtrisées exigent le code de croisement.
Autrement dit : F0, F1 II, F1 station, reines de sélection.
Le reste — F2, F3, reines de production — n’a pas l’obligation logique de porter un code, car le code n’aura pas de valeur informative réelle sur les mâles.
- « Les mâles étant haploïdes (sans père), leur génétique est un clone exact de leur mère.
Le “code mâle” doit donc renvoyer au pédigree de la mère productrice de mâles : c’est son ascendance qui est réellement transmise.
Sans pedigree maternel, la partie paternelle du croisement n’est pas documentée. » ↩︎




