
Hiverner des reines n’est pas un luxe d’éleveur pointilleux, c’est une stratégie d’apiculteur prévoyant. Dans les montagnes où les saisons sont brèves et le printemps souvent capricieux, conserver des reines fécondées pendant l’hiver permet de démarrer plus tôt, de sécuriser les lignées précieuses et de gagner un cycle d’élevage. C’est une assurance génétique autant qu’une promesse de continuité.
1. Anticiper le printemps avant qu’il n’arrive
Un apiculteur qui sélectionne sait qu’au moment où la nature s’éveille, il est déjà presque trop tard pour élever ses premières reines.
Les colonies doivent être fortes, la météo clémente, et les mâles disponibles — conditions rarement réunies en montagne avant la fin mai.
Hiverner des reines fécondées, c’est contourner cette contrainte : on dispose dès mars d’une génétique prête à l’emploi. Ces reines deviennent :
- des reproductrices pour les premiers greffages,
- des mères à mâles pour saturer les zones de fécondation,
- ou des reines de secours pour divisions précoces.
En somme, elles permettent de commencer la saison avec une longueur d’avance.
2. Choisir les reines à hiverner
Tout ne mérite pas d’être gardé. On ne conserve que le meilleur matériel génétique :
- des reines sélectionnées pour la douceur, la vitalité et la propreté du couvain,
- des reines fécondées naturellement ou inséminées issues de lignées connues (F0, F1)¹,
- et des reines ayant démontré une résistance sanitaire satisfaisante (tolérance au varroa, absence de loque, hygiène élevée).
Hiverner, c’est trier. Et ce tri prépare la sélection de demain.
3. Les méthodes d’hivernage
Deux approches se distinguent selon les objectifs et le climat.
a) En mini-colonies (type Mini-Plus ou Apidea)
C’est la méthode la plus économique en abeilles².
Chaque ruchette contient 3 à 6 cadres, une reine sélectionnée, et une population d’abeilles d’hiver bien constituée.
Conditions de réussite :
- réserves suffisantes (2 à 3 kg de miel ou de sirop lourd) ;
- traitement varroa avant mise en hivernage³ ;
- bonne isolation et abri du vent ;
- possibilité d’un hivernage en cave ventilée si le climat est trop rude⁴ (8 à 10°C, obscurité, faible humidité).
b) En petites colonies de production
Méthode plus classique et plus sûre : on constitue des noyaux hivernés sur 5 à 6 cadres avec couvain, réserves et abeilles d’hiver.
Les reines ainsi protégées passeront l’hiver dans des conditions proches de celles d’une colonie normale.
Elles redémarrent vite au printemps et sont prêtes à fournir des larves dès les premières floraisons.
4. Soins et suivi sanitaire
L’hivernage réussi, c’est avant tout une gestion rigoureuse du varroa et des réserves :
- Traitement automnal systématique (acide oxalique, Varromed, ou équivalent)⁵ avant la rupture de ponte.
- Réserves suffisantes : 15 à 18 kg de miel pour une colonie complète, 2 à 3 kg pour un mini-plus.
- Surveillance du poids pendant l’hiver, sans ouverture inutile.
- Apport de candi en février si la pesée montre une perte excessive.
L’objectif est simple : arriver au printemps avec une reine vivante, entourée d’abeilles d’hiver encore vigoureuses.
5. La sortie d’hivernage
Dès que les vols reprennent, on vérifie la ponte et la vigueur de la grappe.
Les reines qui redémarrent franchement sont réservées pour la reproduction :
- greffage,
- élevage de mâles,
- constitution de colonies d’élevage.
Les reines plus timides peuvent servir à renforcer des essaims ou à remplacer des reines âgées.
Une fiche de suivi ou un registre généalogique⁶ est indispensable pour noter leurs performances, leur descendance et leur utilisation future.
6. Un maillon du plan de sélection
Hiverner des reines sélectionnées n’est pas une simple technique, c’est une pièce d’un puzzle plus large : la sélection généalogique raisonnée.
Chaque reine qui passe l’hiver représente un patrimoine vivant :
- une lignée stabilisée,
- un témoin de rusticité,
- une base pour les croisements futurs.
Ainsi, au fil des saisons, l’éleveur bâtit une population cohérente, adaptée à son environnement et de plus en plus résistante.
C’est le sens profond du travail de sélection : perpétuer la qualité plutôt que de la racheter chaque année.
7. En conclusion
Dans un monde apicole soumis à des hivers longs et à des printemps incertains, l’hivernage des reines sélectionnées est un outil d’autonomie.
Il demande rigueur, observation et méthode, mais il offre un capital inestimable : le temps.
Et en apiculture, gagner du temps, c’est souvent sauver une saison.
Sous la neige, la reine attend son heure. Au premier rayon, elle repartira. Et avec elle, toute la promesse d’un nouveau printemps.
Encadré technique
Astuce pratique :
Pour hiverner efficacement une dizaine de reines, installe des mini-plus groupés par blocs de 4, sous abri, avec un toit commun incliné.
La chaleur des colonies s’équilibre, et le nourrissement est simplifié.
Notes de bas de page
- F0 / F1 / F2 : notation généalogique utilisée en élevage apicole. F0 = reine d’origine pure (souvent importée ou inséminée), F1 = fille d’une F0, F2 = descendante issue de fécondations naturelles.
- Les mini-plus sont de petites ruches de 6 demi-cadres Dadant, conçues pour maintenir une reine fécondée à moindre coût en population.
- Le traitement anti-varroa doit être réalisé en l’absence de couvain, souvent fin octobre, pour maximiser l’efficacité et éviter la réinfestation hivernale.
- L’hivernage en cave est une pratique répandue dans les régions froides : les colonies y restent calmes, la consommation est faible, mais la ventilation doit être irréprochable pour éviter la moisissure.
- L’acide oxalique agit uniquement sur les varroas phorétiques (ceux présents sur les abeilles), d’où l’importance de traiter quand la colonie est sans couvain.
- Le registre généalogique permet de relier chaque reine à ses descendantes et de conserver une traçabilité sur les performances : un outil essentiel pour toute sélection raisonnée.




